LA PLANETE LIVRE BRÛLE-T-ELLE ? (Max HEURTEBIZE / http://www.legrandsoir.info)

La planète livre brûle-t-elle ?

LA PLANETE LIVRE BRÛLE-T-ELLE ? (Max HEURTEBIZE / http://www.legrandsoir.info) dans REFLEXIONS PERSONNELLES un_livre_se_suicide-b3fd0
(Max HEURTEBIZE)

De nombreux débats animent la communauté des passionnés de lecture, la question du rôle des librairies dans la diffusion des livres est aujourd’hui, et plus que jamais, au cœur d’intenses discussions. Tout le secteur de l’édition est secoué par l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché de la distribution, et le monde de la culture se redessine sous les traits d’un champ de bataille. Les débats autour du livre revêtent une envergure d’autant plus grande qu’ils sont indissociables d’une certaine dimension affective, en particulier en France, terre de littérature plus que toute autre.

Les séismes dans l’édition

Depuis quelques années, le secteur du livre est connu pour sa reconfiguration permanente, mais aussi, parfois, ses difficultés économiques. Pourtant, selon le Syndicat National de l’Edition, le livre représente encore tout de même 52% du marché des biens culturels. Les différentes batailles qui embrasent le secteur de l’édition, souvent de manière souterraine et méconnue du grand public, inquiètent les professionnels et les passionnés. Parmi les foyers de polémiques les plus importants, le poids croissant d’Amazon et sa volonté d’imposer son propre prix sur les livres numériques. Autant de menaces qui pèsent sur la dynamique de l’édition, mais aussi sur le réseau des libraires français.

Les ventes en librairies représentaient tout de même 23% en 2010, contre 13% pour internet. Si les librairies demeurent en tête des ventes, talonnées par les grandes surfaces culturelles – ou les grandes surfaces tout court, l’importance des ventes en ligne, réalisées par des sites comme la Fnac ou Amazon, demeure inquiétante. Le pure player Amazon, qui génère 80% des ventes en ligne en France, est connu pour imposer une politique de chantage aux éditeurs qu’il distribue, au point que certains « petits poucets », Harmonia Mundi ou Verticales en tête, refusent tout bonnement de se plier à ses directives. Les libraires, eux, menacés par la culture de l’immédiat prônée par Amazon, essaient de faire front en se regroupant, quitte à former des plates-formes de vente en ligne, comme Librest, destinée aux parisiens, ou La Librairie.com, à vocation nationale. Les livraisons s’effectuent gratuitement dans des librairies relai, adhérentes au système, ou directement chez soi, pour Paris, contre une somme forfaitaire.

Autre foyer d’incendie : la question du numérique. D’abord vue comme une menace pour l’édition papier, l’édition numérique ne représente pour le moment que 2% du chiffre d’affaires des éditeurs Français. L’édition numérique en tant que telle ne constitue donc pas nécessairement une menace pour les librairies ni pour le secteur de l’édition traditionnelle.

Le problème lié au secteur provient en fait de la volonté d’Amazon d’imposer son propre prix sur les livres numériques, et de refuser le modèle du contrat d’agent (contrat visant à limiter la marge de manœuvre du distributeur par rapport au prix fixé par l’éditeur, en cohérence avec la Loi Lang de 1981 sur le prix unique du livre). Née aux Etats-Unis, où Amazon détenait 90% du marché du livre numérique avant de tomber entre 50 et 60 % après la contre-offensive menée par des éditeurs et Apple, la polémique se poursuit jusqu’en France, ou Amazon entend faire de même au risque de saborder ce que les éditeurs n’hésitent plus à qualifier « d’écosystème » du livre.

L’incendie d’un secteur ?

Au vu des enjeux énoncés, il s’agit, ni plus ni moins, de sauver la chaîne de production et de valorisation du livre, depuis l’éclosion des idées dans l’esprit de nos auteurs jusqu’à leur promotion. Les acteurs français du livre font de plus en plus figure, à l’international, d’irréductibles gaulois dans la configuration actuelle. Le 16 novembre 2012, le président du Syndicat National de l’Edition, Vincent Montagne, répondant aux questions du quotidien Les Echos, se posait en parangon de la culture. Sans détours, il expliquait à propos des distributeurs américains comme Amazon et ses acolytes que « Si on laisse arriver en Europe des acteurs en situation de position dominante économique, celle-ci peut se transformer en position dominante culturelle dans un second temps. On pourrait clairement avoir en Europe des situations d’abus de position dominante si les critères d’entrée des grands acteurs du numérique se révélaient non pertinents ou dangereux pour la diversité culturelle et linguistique. » Un pavé jeté dans la mare quasi-monopolistique des gros distributeurs, qui n’a en fait rien de surprenant ni de nouveau.

Ainsi, avant cette sortie médiatique, le patron d’Hachette Arnaud Nourry avait lui-même annoncé vouloir contrer la politique de prix sur le livre numérique menée par Amazon. Problème, selon lui : un e-book à 9,99$ est « incompatible avec le maintient de la diversité de création ».

Soupçonné d’entente par la Commission Européenne, aux côtés d’autres grands éditeurs, il déclarait récemment :

« En décembre, la Commission Européenne a décidé d’ouvrir une enquête approfondie contre cinq éditeurs, dont Hachette livre, et j’ai rencontré les responsables de cette enquête pour leur dire, en face et les yeux dans les yeux, que si nous avons enfreint – ce dont je doute – les lois de la concurrence pure, ce n’est pas pour nous enrichir mais tout simplement pour préserver les conditions d’exercice du métier d’éditeur : liberté de choix éditorial, diversité des productions, vitalité et diversité des libraires et revendeurs, coexistence du papier et du numérique, contrôle du prix de vente par les éditeurs. »

Le Nouvel Obs, qui s’est également penché sur cet épisode, précise :

« On présente généralement ce procès, qui n’est pas terminé, comme une victoire pour Amazon. Sa politique du discount agressif va repartir de plus belle. Les éditeurs, qui avaient cru trouver en Apple un moyen de concurrencer le Mammouth écraseur de prix, disent ne plus avoir que deux options de négociation : grossir ou céder. »

Dès lors, comment rémunérer justement l’ensemble de l’écosystème littéraire, en laissant un distributeur imposer ses prix ?

Comment encourager les auteurs à écrire, leur garantir des contrats dignes de ce nom ?

Comment protéger nos libraires dans ce Far West concurrentiel ?

Et comment leur garantir de ne pas devoir vendre à perte pour survivre ?

Autant de questions de fond soulevées par la stratégie d’un pure player du web qui saborde l’avenir des métiers du livre en Europe, depuis le Luxembourg où il a installé son siège européen pour des raisons qui laissent peu de place au doute. « Amazon a son siège européen basé dans un paradis fiscal, au Luxembourg, et fait transiter ses recettes directement de l’autre côté de la frontière. Il se permet également de jouer sur la TVA pour les produits dématérialisés », relève L’Humanité.

Emblématique du combat que mènent les éditeurs aujourd’hui, une lettre anonyme écrite par le dirigeant de l’une des plus grandes maisons d’édition américaines a été publiée au début de l’année. On y lit notamment, sous la plume de son auteur : « Amazon peut se permettre de perdre 20 millions de dollars par an dans ses services d’édition, juste pour mettre les autres maisons hors-circuit. Je pense que c’est ce qu’ils essaient de faire. Dépenser de l’argent à tout-va dans une industrie qui n’en a plus, jusqu’à ce que Amazon devienne non seulement le seul endroit où acheter des livres, mais aussi le seul où on en publie. »

Face à cette déferlante de moyens financiers : encourager la création, défendre le rapport humain et le tissu social favorisés par les librairies, telles sont les réponses apportées par les éditeurs français, parmi lesquels Jean-Marc Roberts, éditeur des Editions Stock.

En prenant la parole en faveur des libraires indépendants, l’éditeur apporte une nouvelle vision à sa fonction. Non seulement un éditeur se doit de découvrir de nouveaux talents, de les accompagner sur les chemins de l’édition, se doit de transmettre une certaine qualité culturelle à son public, mais un éditeur est également là pour défendre ses « passeurs ». Aux yeux d’un éditeur, un libraire n’est pas un simple vendeur, mais un véritable passeur de culture. D’une certaine manière, son travail de relai de culture, de relai d’information, de conseil, prolonge celui de l’éditeur. Certains patrons de l’édition n’hésitent d’ailleurs pas à se rendre sur le terrain, à la rencontre des libraires français.

Sans librairie, le livre deviendrait un simple bien de consommation comme un autre, et non plus un objet culturel, recommandé pour sa singularité. Le livre perdrait de sa valeur, tout comme le travail d’éditeur.

La planète livre est profondément secouée, fragilisée par différents incendies. La situation, délicate, demande aux acteurs historiques du secteur, attachés au livre et à sa valeur, une vigilance accrue et permanente, et surtout du courage. Cette guerre, en fait aussi bien idéologique qu’économique, est désormais menée de front contre une forme de déculturation pernicieuse et latente.

Editeurs, auteurs, libraires, mais également lecteurs, se doivent de prendre conscience des enjeux et de défendre le livre, qu’il soit leur métier… ou simplement leur passion.

Max HEURTEBIZE

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Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 6 mars, 2013 |Pas de Commentaires »

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