LE VIOL A UNE FONCTION (Soraya CHEMALY / The Huffington Post / Traduction: Martin DUFRESNE)

Le viol a une fonction

LE VIOL A UNE FONCTION (Soraya CHEMALY / The Huffington Post / Traduction: Martin DUFRESNE) dans REFLEXIONS PERSONNELLES violjpg

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Soraya CHEMALY

La même petite partie de moi qui veut encore croire à l’existence des fées voulait croire que je pouvais éviter de penser au viol ou d’écrire à ce sujet pendant au moins quelques semaines. Mais c’est impossible. Pas quand les lois californiennes affirment que les femmes célibataires ne peuvent en aucune façon être violées (1), et quand le viol collectif, durant toute une nuit, d’une adolescente inconsciente de 16 ans par de jeunes sportifs a pour effet de « diviser » (2) une communauté dévouée à son équipe de football. Certainement pas lorsque les détails qui se multiplient au sujet du meurtre d’une jeune femme de 23 ans à Delhi, violée, empalée jusqu’à l’éviscération et à de multiples blessures internes, suscitent des réactions d’indignation partout dans le monde (3).

Où que vous viviez dans le monde, le résultat d’un viol – qu’il s’agisse d’un « viol lors d’une fréquentation », d’un « viol collectif », ou d’un viol qualifié de « viol facile », de « viol d’urgence », ou de « viol de guerre » – est le même : l’oppression. Les femmes ne sont pas libres de vivre hors de portée de la menace constante d’agressions ou de violences, sans être traitées comme des objets et des biens. Aux dernières nouvelles, il y avait au moins quatre villes qualifiées de « capitales du viol » dans le monde. Vous savez ce que cela fait du reste de nos habitats ? Des « banlieues du viol ».

Les filles et les femmes ne sont pas des idiotes, nous comprenons parfaitement bien le message : nous sommes censées « faire attention » (4), ne pas faire quoi que ce soit que nous « pourrions avoir à regretter » (5). « Restez à la maison », nous dit-on (6). « Aucune importance que le viol s’y produise là aussi. » (7) Bref, nous ne pouvons avoir aucune assurance que notre intégrité physique sera respectée. Ou que notre consentement a quelque importance. Nous ne pouvons bénéficier comme les hommes d’un accès confiant à l’espace public qu’ils s’approprient. Nos tentatives d’accéder à l’égalité des chances sont inhibées, non seulement par le viol réel, mais par la tolérance malveillante des gens à son égard. Le viol est utile, y compris même celui des garçons et des hommes : il entretient un système qui récompense la domination physique et maintient l’hégémonie masculine.

Quand exactement arrive-t-il qu’une fille ou une femme ne pense pas « cela aurait pu être moi » (8) ? Quelle adolescente aux États-Unis ne trouve pas un peu plus difficile de se rendre à des fêtes ? Ou même de s’endormir (9) ? Quand on a trop peur d’envisager les faits ou quand il est plus facile de se ranger du côté des dominants et des puissants, on blâme la victime, dans l’espoir d’obtenir une « protection ». Aujourd’hui, plus de filles songeront, même brièvement, au risque d’être droguée et violée par une « Équipe de viol » (10) autoproclamée comme celle de Steubenville, en Ohio. Si vous avez manqué les révélations des dernières semaines, ce viol continue de susciter des ondes de choc et de répugnance (11). Si ce n’était de l’acharnement d’une blogueuse, Alexandria Goddard (12), et de l’indignation du groupe Anonymous (13) – oui, cet Anonymous-là –, cette agression durant toute une nuit d’une jeune fille inconsciente, littéralement traînée de fête en fête et périodiquement violée, dont on a uriné dessus et qu’on a photographiée dans cet état aurait sombré dans le néant.

Tout cela est arrivé en présence de jusqu’à 50 autres filles et garçons – chaque personne recevant des messages particuliers mais différents de ce qui se passait. Car voilà bien l’essentiel, n’est-ce pas ? Un avertissement aux filles ou aux garçons qui leur viendraient en aide. Le message n’est pas seulement que cela est arrivé, et que des variantes de ce viol se produisent chaque jour, mais bien que cela pourrait arriver. Partout sur la planète.

Si nous prenons des risques – comme celui de vivre notre vie – et que nous sommes violées, les gens se sentent à l’aise de nous dire que nous avons « attiré » (14) les hommes, même si vous êtes une fille de 11 ans, comme celle qui au Texas a été violée par plus de 18 d’entre eux (15) ou comme les garçonnets molestés par des prêtres (16). Et, oui, je sais que des garçons et des hommes sont violés. Ils souffrent énormément. Souvent, ils n’ont aucun appui, ne peuvent obtenir l’aide dont ils ont besoin et vivent des vies entières avec une grande douleur. Mais il y a un lien parce que lorsque les garçons et les hommes subissent une agression sexuelle, non seulement leur intimité est-elle violée, mais ils sont humiliés en étant « féminisés » comme façon de les avilir et de les convaincre de leur manque de valeur. Il y a aussi là un message, soit dit en passant. Et, oui, j’écris en termes de binarité de sexe – parce qu’elle est essentielle à ce système d’oppression. Les personnes au sexe ou au genre fluide illustrent le risque plus élevé d’agression (17) que vivent les gens qui ne sont pas « adaptés ». Les gens non conformistes transgressent trop, menacent trop l’ordre établi.

Existe-t-il une démonstration plus convaincante que le viol est une question de pouvoir et de domination, et non de sexe, que les viols collectifs dont nous discutons maintenant ouvertement ? À la base, il importe peu que le viol implique des tuyaux rouillés en Inde (18), des rats poussés dans le vagin de femmes en Syrie (19), les poings utilisés pour assommer les filles en France (20) ou de la drogue qui sert à faire perdre leurs moyens aux filles aux États-Unis (21) ? Je ne comprends pas pourquoi on se refuse à de telles analogies quand elles hurlent littéralement d’évidence.

Au sens strict, comparer un viol collectif commis en Inde avec un tel viol aux États-Unis ou, disons, en France (22) laisse de côté d’importants éléments de contexte – des données sociétales, culturelles, juridiques et judiciaires.

Mais il existe des liens fondamentaux dans la manière dont les auteurs de ces crimes se font enseigner – à la maison, à l’école, par la religion, dans le monde du sport – à dénigrer le féminin et les femmes comme façon de glorifier leur masculinité, de démontrer leur domination et leur supériorité en prouvant l’absence de valeur des filles et des femmes. Ce processus construit simultanément des idéaux inatteignables et des applications pervers de la « pureté » féminine (23). En Inde, où le viol est l’un des aspects d’une culture misogyne profondément ancrée, avec d’inlassables permutations de violences contre les filles et les femmes, il a fallu la mort très médiatisée et galvanisante de cette jeune femme pour enfin susciter chez les gens un élan d’indignation populaire. Cependant, malgré le fait que c’est l’un des pires endroits pour une fille ou une femme (24), l’Inde n’a pas le monopole des impératifs enjoints aux femmes de « se soumettre », du viol et du blâme de ses victimes. Ou de la violence infligée aux femmes (25). Ces réalités y sont seulement plus évidentes. La masse immense des personnes qui se sont révoltées et les preuves d’une haine aussi évidente ont finalement rendu impossible que les autorités indiennes continuent à fermer les yeux de manière aussi flagrante sur une misogynie structurelle.

Comme nous tenons à le faire dans nos pays. Même si j’aimerais vraiment penser que, globalement, nous sommes à un point tournant stratégique en ce qui concerne la violence anti-femmes, j’ai de sérieux doutes à ce sujet. Comme le souligne l’essayiste Jessica Valenti, nous avons un problème de viol, mais nous nous « refusons obstinément de l’admettre » (26). Au cours des dernières semaines de couverture médiatique et d’échanges, j’ai trouvé inquiétante la suggestion sous-jacente que « nous sommes mieux que ça ici » (27), et que la « misogynie » et le « patriarcat » sont en quelque sorte spécifiques à l’Inde alors que chez nous « tout va très bien » et « les femmes d’ici n’ont aucune raison de se plaindre » (28). Nous préférons focaliser sur des éléments superficiels, comme l’effet des « médias sociaux », même s’ils ne sont qu’un outil et pas une cause. Ou sur la façon dont une ville de l’Ohio a désespérément besoin de son équipe de football pour conserver son estime d’elle-même. Ne perdons pas de vue que nous n’arrivons même pas à élire des politiciens prêts à réinstaurer une ressource aussi essentielle que le Violence Against Women Act. Et que les médias n’en parlent même pas (29).

Le viol fait partie d’un système plus vaste et complexe de violence qui est au cœur de notre identité (30). Prétendre que la collectivité de Steubenville est une sorte d’exception aberrante, ou que les enfants concernés sont en quelque sorte exceptionnels, constitue de la collusion pure et simple avec les violeurs. Et hocher tristement la tête en pointant du doigt l’Inde est une malversation malhonnête, raciste, colonialiste et hypocrite.

Lauren Wolfe, directrice du Women Under Siege Project (31), a appelé à mettre fin à la culture du viol en 2013 (32). Comme Wolfe et d’autres le soulignent, une première étape de la contestation du viol consiste à cesser d’en blâmer les victimes pour nous concentrer sur ses auteurs et sur les cultures qui les produisent. Elle ne parle pas seulement du Congo, de la Syrie ou de l’Égypte (33). Les garçons qui auraient drogué une jeune fille, puis l’auraient violée, kidnappée, violée de nouveau, photographiée, photographiée alors qu’ils la violaient, qui auraient uriné sur elle, puis créé des vidéos où ils s’en vantaient le font parce qu’ils sont sans peur et en droit de faire ces choses. (J’ai délibérément écrit cette phrase au long parce que je suis écœurée de la phrase « elle s’est fait violer » – comme si elle était un agent dans son agression ou qu’il n’y avait même pas de véritable agresseur.)

Des adultes entièrement coupables n’ont pas enseigné à ces garçons que ces actes sont des crimes contre l’humanité moralement répugnants. Parce que nous rions du viol et que nous nous moquons des gens qui s’objectent à ces blagues. Les filles qui ont été témoins de ces événements ne protestent pas parce qu’elles n’ont aucune confiance de ne pas être la prochaine cible, aucune confiance qu’elles seront crues ; elles ont appris à intérioriser le mépris que notre culture a pour elles. Après tout, nous enseignons à nos enfants qu’il est acceptable pour les garçons d’être protégés de toute humiliation et punition après avoir commis une agression sexuelle, acceptable de fréquenter des écoles où existe ce qu’on appelle des « usines de viol » (34) et où les garçons des « fraternities » jouent à des jeux comme « qui aimerais-tu violer ? » (35)

Les hommes sont presque exclusivement les auteurs des viols – des viols de filles, de garçons, de femmes ou d’autres hommes. Le caractère sexué de ce crime n’est pas en litige. Mais, ils ne sont pas nés pour violer. Et, même si je comprends que la plupart des hommes ne se promènent pas imbus d’un sentiment de toute-puissance, ou de l’impression qu’ils ont un droit de violer, il y en a trop qui éprouvent clairement ces sentiments. Ils partagent cette prérogative. Leur enlever cette prérogative culturelle n’équivaut pas à opprimer les hommes ou à les déshumaniser. Cela libère simplement les femmes et les personnes qui ne sont pas « conformes ».

Soraya CHEMALY

http://sisyphe.org/spip.php?article4348

Titre original : « Rape Has a Purpose », The Huffington Post, 5 janvier 2013

Traduction : Martin Dufresne

Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 13 janvier, 2013 |Pas de Commentaires »

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