LA MISERE QUAND TU LA REGARDES EN FACE…CELA NE TE FAIT RIEN ? (Dominique LE BOUCHER / legrandsoir.info)

La misère quand tu la regardes en face ça ne te
fait rien ?
LA MISERE QUAND TU LA REGARDES EN FACE...CELA NE TE FAIT RIEN ? (Dominique LE BOUCHER / legrandsoir.info) dans REFLEXIONS PERSONNELLES bazanna

Lettre ouverte à ces Messieurs

(Dominique LE BOUCHER)
C’est une question que je leur poserais si je pouvais les approcher les épouvantails nantis, les héritiers avec leurs costards haute couture, leurs bagouzes, leurs pompes croco et leurs parfums Champs-Élysées dressés frime et dominant le monde en plein milieu de nos champs de blé du jaune vif brûlant que Vincent le pauvre peintre de Groot-Zundert peignait si bien et leurs coquelicots debout dedans couleur du sang des serfs sans défense et fiers. C’était en 1890 dans l’asile d’aliénés de Saint Rémy de Provence où la misère l’avait conduit avant que tout ça ne finisse mal.

Sûr que je n’aurai pas l’occasion de la poser ma question vu que ce monde des féodaux des temps modernes j’en suis plus loin que mes ancêtres ouvriers paysans des vastes étendues sans horizon du Nord ne l’étaient des Comtes Rothschild sur leurs terres à une époque où Vincent lui, perdu au creux des plaines noires du Borinage dessine les mineurs de charbon et les hommes et les femmes des champs. C’était en 1888 l’année où l’arrière grand père le très vieux vraiment venait d’avoir 35 ans et comme tous les ouvriers paysans d’alors il rabattait le gibier pour les chasses à courre des maîtres. Et comme tous les ouvriers paysans il savait qu’il avait bien de la chance et il n’oubliait pas de remercier Monsieur le Comte hein ? C’était par delà Senlis ou Chantilly, les riches cités seigneuriales avec leurs domaines immenses et des forêts si abondantes si bourrées de gibier. Mais dans les plaines du Nord ces années là si tu ne travailles pas et que tu es né d’une famille d’ouvriers paysans pauvres tu es mort.

L’arrière grand père lui il avait eu 18 piges au moment où Monsieur Thiers faisait la chasse au Communards dans les fossés des fortifs de la Babylone écrasée et qu’il épinglait à sa boutonnière des petits ruisseaux de sang frais. Un bout de temps après 1871 à l’époque où Vincent partage l’existence quotidienne des mineurs du Borinage il n’existe rien qui te protège de la misère au travail, ni chômage ni retraite et pas un sou si grisou te chope au fond de la fosse, pas un sou pour tes tuyaux mités, pas un sou pour toutes les blessures du bas labeur, pour l’usure précoce des corps, pour la mort qui survient brutale. Il n’existe rien de ce pour quoi ces hommes et ces femmes durs à la tâche et que ces Messieurs croyaient résignés et soumis vont entrer en lutte du côté des ouvriers mineurs et puis des verriers de Carmaux, rien de ce pour quoi certains d’entre eux ont laissé leur peau face aux baïonnettes de la maréchaussée à Fourmies et ailleurs.

L’arrière grand père était né en 1853 il paraît, comme le pauvre Vincent dont il n’a jamais entendu parler sans doute, et comme tous les fils de paysans sans terres des grandes plaines du Nord il était journalier aux domaines de Monsieur le Comte qui embauchait aussi aux premières filatures construites sur ses propriétés, et c’était mieux de toute façon que de devoir descendre au fond. Il y en avait tant dans la famille des t’chiots gars qui étaient restés coincés à l’intérieur des tailles obscures scellés dedans leur suaire de charbon. Les paysans eux à force de s’échiner et d’obéir ils devenaient métayers parfois, toujours besognant les terres des autres et ils rendaient des comptes sur les moissons, sur les récoltes, sur les cueillettes, sur les troupeaux. Ils rendaient des comptes et ils rendaient l’argent de leur travail parce qu’ils étaient simplement des serfs modernes quoi, hein ?

Mes ancêtres c’était donc des ouvriers paysans qui sautaient de l’un à l’autre Hop là ! du champ à l’usine et de l’usine au champ bondissant de ci de là quand on les appelait, dociles et industrieux, toujours en quête du pain qui permettrait à la maisonnée de se remplir le ventre avec la soupe aux légumes du petit jardin.

L’arrière grand père marnait dur pour nourrir sa famille et quand l’usine n’embauchait pas l’hiver alors il partait avec son chien et son fusil sur les terres de Monsieur le Comte, et ses poteaux qui rabattaient avec lui avaient le droit d’embarquer les lièvres que les patrons ne mangeaient pas vu que c’était de la viande de pauvres qu’on appelait le bas gibier. Mais dans l’année 1870 où il vient tout juste d’avoir 17 ans c’est lui qui pourrait bien avec tous ses boutons de guêtres astiqués servir de gibier sans terrier, sans abri et sans fuite possible à ces Messieurs Commandants l’armée de Napoléon III qui a décidé le 19 juillet 1870 de déclarer la guerre à la Prusse car depuis toujours c’est couru c’est le peuple qui trinque à la mitraille Hop là !

Je ne sais pas si les miens ont été antimilitaristes parce que la misère ça veut dire d’abord penser à sauver sa peau hein ? Mais moi qui ai soutenu avec une jubilation complice les insoumis des années 1980 montant la nuit des murs en ciment prompt et en parpaings pour boucler l’entrée des TPFA avant la tenue des procès qui les condamnaient à trois ans de prison militaire, je sais que le tirage au sort pour le service de sept ans était la pire des calamités qui pouvait s’abatte sur le jeune paysan ouvrier qui tirait le mauvais numéro. Rares étaient ceux qui avaient de quoi régler au marchand d’hommes le remplaçant d’accord pour jouer le rôle du lièvre et pour se faire fourrer de pruneaux à leur place. Guerres de conquête d’Afrique, guerre de Crimée, guerre encore guerre toujours, le lièvre court devant les chasseurs il n’a jamais eu le choix. Et les autres fils d’ouvriers fabriquent les fusils Chassepot qui le tuent dans les usines d’armes de ces Messieurs !

C’est qu’il fallait 1200 francs pour payer celui qui se vendait ainsi gibier à misère, alors peut être que l’arrière grand père qui n’avait pas le sou est parti cheminot sur la route direction Paris ou plutôt sa drôle de périphérie ainsi qu’on avait coutume de faire quand on avait dix sept ans, qu’on était le fils aîné d’une famille de paysans ouvriers des années 1870 et que les sept frères et sœurs étaient autant de bouches à nourrir, afin d’aller se louer ici ou là qui sait ?

La misère quand tu la regardes en face ça te fait quoi ?

Il m’a fallu bien du temps pour piger à mon tour que l’histoire des paysans sans terre n’est faite que de cheminements, d’exils et de voyages afin d’aller gagner son pain et que l’attachement à leur pays de ceux qu’on appelait alors du joli nom de paysan est quelque chose qui fait mal quand la misère contraint à l’errance et au dépaysement. La route je l’ai prise un siècle plus tard à mon tour en sens inverse avec d’autres enfants d’ouvriers des années 70 revenus des heures d’intérim sur les chaînes d’emballage à la Kréma Hollywood des Lilas ou chez l’Oréal à Auber. Nous avons suivi la piste du Sud à travers le plateau du Causse du Larzac en colère pour aller travailler du côté de Remoulins dans les interminables vergers de cerisiers et aussi d’abricotiers et de pêchers de l’Ardèche aux saisons qui précédaient le cueillette de la lavande et le turbin aux alambics de distillation de la Drôme.

Et puis on a mis la main aux vendanges dans la vallée du Rhône et comme ces Messieurs trouvaient en nous de bons et enthousiastes journaliers on a continué avec les coupures au bout de nos doigts maladroits et gourds par la taille de l’hiver sur les kilomètres de pommiers des domaines autour de Montpellier, avant que de retour au nord de la Provence – ce goût de l’éternel va et vient Hop là ! – on finisse de se geler les paumes tout au long de la récolte des olives. Ce que nous cherchions en menant cette étrange transhumance nous qui n’avions ni jardin ouvrier, ni poulailler, ni cabanes à lapins pour enchanter nos enfances de banlieue, c’était une trace perdue effacée par cinquante années de laminage industriel qui avait fait de la mémoire de nos vieux une tôle lisse et vierge, une filiation qui n’existait pas et dont ils n’avaient aucune intention de susciter chez nous la résurgence imaginaire.

Je ne saurai pas quand la transmission du savoir faire paysan et ouvrier a été rompue ni si cela s’est passé avec la brutalité qui a mené les miens à s’installer dans les cités poussant partout autour des baraques de la zone d’Aubervilliers à partir des années 50, ou si ça s’est fait tout doucement avec la perte de la culture populaire et l’insinuation habile que contes, récits, traditions, histoire sociale et commune appartenaient au passé des masses analphabètes ne méritant que l’oubli.

Avant que mon vieux ne passe l’arme à gauche rongé tout cru par un cancer aux éponges, lui qui n’avait fait que prendre l’air pourtant, lui le marneur des chantiers s’il en avait vu monter à 69 printemps des cités d’urgence et des cités de transit et encore et encore des tours et des barres qui ont formé les citadelles des images défilantes de nos enfances des quartiers, on en causait souvent des années où le turbin ne manquait pas entre les mâchoires de la géante croqueuse de mains d’ouvriers. C’est pas qu’il soit loquace lui qui avait commencé l’année suivant le certif loupé de justesse à cause de cette fichue réponse qu’il avait donnée à la question du devoir d’histoire sur la fameuse année 1871, à décharger les sacs de ciment des remorques sur les chantiers… Hop là ! Mais il suffisait que je fasse allusion à cette date furieuse où Thiers avait cru pouvoir retirer au peuple de Paris ses armes et ses canons pour qu’il enfonce d’un coup d’épaule le mur de plâtre de sa guitoune recrépi chaque jour d’une couche de silence.

18 mars 1871 donc… Les dates chez nous dans les familles prolétaires c’est toute une affaire parce qu’on dirait que celles dont on se souvient, celles qui comptent, ce ne sont pas les mêmes que celles des personnes qui n’ont pas besoin de leurs paluches pour être recrutées par les contremaîtres des chantiers et des usines comme si on avait une histoire différente qui n’est écrite nulle part si on veut. Selon la classe sociale d’où on est issu, on en fait partie ou pas de cette histoire officielle enseignée dans les écoles aux fils des pauvres comme aux fils des riches depuis le 28 mars 1882. Mais l’arrière grand père lui chose extraordinaire pour cette époque, savait lire écrire et compter et c’est à cause de lui que mon vieux l’a loupé son certif !

Arrivé dans les faubourgs de la ville forteresse au printemps 1870 après avoir fait le chemin à pieds dormant dans les fossés et mangeant on ne sait quoi, le jeune paysan de 17 ans va durant les huit mois que dure la guerre contre la Prusse s’embaucher à la fois dans une ferme d’Argenteuil et dans une autre située sur la commune d’Aubervilliers, ce qui lui permettra sans doute de ne pas mourir de faim pendant le siège de Paris.

Il me semble que c’est seulement au bout de pas mal d’années d’écriture que j’ai flairé le rapprochement qui existait entre les Carnets de Route de l’arrière grand père et les signes égarés d’une paysannerie solidaire que nous avions trouvés parmi les rebelles du plateau du Larzac à force de rêves obstinés et d’acharnement dans notre quête passionnée d’un monde auquel nous relier. Grâce au serment des 103 familles de bergers et d’agriculteurs du Causse de ne jamais se séparer au cœur du combat, la lutte commune contre l’expropriation des terres autour du village de La Cavalerie a pu s’organiser en fédérant des gens venus de partout dont le but partagé était de réussir à mettre en échec l’armée et ses maîtres.

Et à la fête des Moissons Tiers monde le 18 août 1974 l’âme des paysans de la terre, la Pachamama bienveillante qui ouvre la conscience des hommes était à nos côtés.

Et toujours la coïncidence des dates touchant ceux qui sont d’un certain côté de l’histoire. C’est le fait que les élections municipales en mars 1971 aient été gagnées par la liste de droite soutenant l’extension du camp militaire qui va donner le signal de la résistance. Nous autres les néo ruraux allions tenir ainsi sautillant entre les villages communautaires des Cévennes et les vignobles et vergers qui appartenaient à de gros propriétaires socialistes du Languedoc et du Rhône, embauchés à la tâche par ces Messieurs, payés à la caisse de tomates ou de melons ramassés chaque fin de semaine, parmi une population d’ouvriers agricoles marocains espagnols et portugais jusqu’aux années 80… Hop là !

Je ne sais pas pourquoi à chaque fois que je regarde les images en noir et blanc du documentaire Aubervilliers d’Eli Lotar et Jacques Prévert si proches de la mémoire que j’ai des années de boue sautillant à ma poursuite quand nous autres les gamins des premières cités HLM nous agrippions au grillage entourant les cabanes des prolétaires des années 60 où il était interdit d’aller voir, il y a une grosse boule de pleurs qui m’éclate en dedans pareille à une lessive énorme en train de forcer les cuisses mousseuses du fleuve. “ Gentils enfants d’Aubervilliers… Gentils enfants des prolétaires… ” Oui c’est bien ça, on est sorti nous autres de ce recoin criblé de cheminées en briques rouges qui saignaient de petits caillots de charbon et de prodigieuses pestilences juste avant que ceux qui ont trimé pendant un siècle à la belle ouvrage ne soient devenus inutiles et mis au rancart.

Et je ne peux pas oublier les paroles simples et sans amertume des anciens ouvriers qui à la fin de la guerre n’avaient plus pour s’abriter que leur bicoque de jardin où les objets chers à leur existence buvaient la pluie par les tôles percées des toits souhaitant la bienvenue aux vents dans leurs palais de paille.

Ce sont eux qui font résonner mon corps du tam tam d’une douleur populaire dont j’ai reçu l’héritage dans ma peau, dans mes tripes, dans mes mains nues.

Ce fil d’un récit que j’ai tant de mal à écrire et qui ne survient qu’en fragments brisés me fait songer aux mots du griot malien Djibril Tamsir Niane qui se rit de l’Occident où seul ce qui est écrit “ noir sur blanc ” a valeur de témoignage historique et de récit digne de foi, alors que les griots qui s’appellent eux ¬mêmes les sacs à paroles sont les documents parlants des peuples d’Afrique.

Mais l’arrière grand père lui il savait écrire – parce que la famille qui était très religieuse l’avait mis au catéchisme et que le curé l’avait sorti de l’ignorance naturelle des pauvres… disait ma mère… vu qu’il était intelligent et curieux il avait bien appris tout seul… répliquait mon père.

En tout cas une fois quitté les siens le jeune paysan va tenir un Carnet de Route écrit au crayon de papier où il note au jour le jour ce qui le touche et le concerne de septembre 1870 peu après le début du grand carnage jusqu’à la journée du 18 mars 1871 qui voit la proclamation de la Commune de Paris.

C’est ainsi que mon vieux a hérité sans rien demander des dix pages incroyablement sauvées de l’incurie familiale que son paternel lui a refilées au milieu d’un fatras de photos et de papiers à moitié effacés.

En déchiffrant les phrases tracées soigneusement il allait apprendre que la première décision des Partageux avait été de déclarer une remise générale des quittances de loyers pour toute la durée du siège et jusqu’en juillet 1871 afin de soulager les plus pauvres. C’est même par ces mots que s’achevait le Carnet de Route de l’arrière grand père. Mon vieux les avait recopiés de mémoire en réponse à la question d’histoire du certif : “ Racontez l’année 1871 et la guerre franco prussienne. ” On lui avait rendu sa page quadrillée biffée de traits rouges et accompagnée d’un zéro qui lui faisait dire qu’à 13 ans il était devenu communard.

Carnet de Route : “ 16 septembre 1870 les nôtres font sauter les ponts d’Argenteuil au Petit Gennevilliers… Fin d’octobre on a plus droit qu’à 50 grammes de viande par personne à la journée…

30 octobre plus de viande aux boucheries municipales on ne touche que du suif… Novembre au marché Place de l’Hôtel de Ville on y vend des rats… A la mi novembre des femmes et des t’chtiots affamés courent de l’autre côté des forts que tiennent les Gardes Nationaux pour quêter leur pain dans la plaine de Bondy… On tue les éléphants du Grand Jardin pour les manger…

Début de décembre n’y a plus de pain ! On réquisitionne la farine et on mène les chevaux et les ânes aux boucheries… Y a plus de bois et plus de charbon…

Mi décembre 1870 y fait 14° à l’aube Fort d’Aubervilliers… 23 et 24 décembre des soldats qui renforcent les défenses à Saint Denis et à Epinay sont péris gelés… Fin décembre on paie un rats 3 francs…

Mi janvier 1871 la pain est rationné à 300 grammes par personne la journée… Ont dit que c’est du pain plutôt c’est de la paille ! On réquisitionne le seigle et l’avoine… ”

Mon vieux lisait les pages avec la voix qui tremblait un peu et son accent des faubourgs et des gars d’Auber. Jamais dans le fil du récit qui alignait les faits du quotidien égrenant la misère des gens l’arrière grand père ne causait de lui.

A un moment pas forcément le même, mon vieux s’arrêtait et il fourrait les feuillets dans la poche de son bleu qu’il gardait aussi quand il ne trimait pas aux chantiers. Cette lecture et les deux ou trois commentaires qui l’accompagnaient c’est l’unique rituel auquel j’ai eu droit et le Carnet de Route du jeune paysan ouvrier de 17 ans a disparu avec la suite de l’histoire des miens que personne ne m’a racontée.

- Tu étais communiste quand tu travaillais aux chantiers ?
- Communiste… Partageux… comme tout l’monde aux usines et aux chantiers…
- Non pas tout l’monde… elle grognonait ma mère en haussant les épaules.
- Comme tout l’monde qui trahit pas sa classe… il répétait mon père. Si t’es ouvrier t’es communiste tu partages avec les camarades c’est tout… sinon t’es un jaune… et le vieux tournait le dos et il s’en allait.

Il y a longtemps que ceux qui ont vu pousser au milieu des champs de la périphérie les bidonvilles de La Campa à La Courneuve et des Francs¬ Moisins à Saint Denis ou bien celui d’Auber au Chemin du Halage le nôtre qui étalaient leurs cabanes entre tôles cerfvolantes sous les grands vents chauds survenant d’Afrique et les étroits chemins de boue à l’hivernage, les anciens enfants de la zone devenus les derniers rêveurs de la Banlieue Rouge éteinte n’ont plus d’histoire commune à partager.

Il y a longtemps qu’ils sont partis ceux qui ont monté sur leur dos et à mains nues un monde dont ils croyaient qu’ils pourraient toujours être fiers. Ils se retrouvaient à la sortie de l’équipe du soir de l’usine Saint Gobain ou de la Manufacture d’allumettes au creux des odeurs d’acide et des feux follets soufrés qui brumaient sur le Landy au bord du canal en gouttelettes rongeuses au bistrot Chez Abderrhamane ou chez Saïd pour faire couler la crasse au fond de la gorge. Ils ne se doutaient pas qu’ils étaient les seigneurs d’un monde de feu, d’acier et de grande rumeur qui cinquante ans plus tard aurait disparu avec ses rituels et ses drames magnifiques.

C’était en 1946 dix ans après ces fameuses années 36 quand le Groupe Octobre s’appelait théâtre d’action populaire et jouait Citroën dans les cours des usines en grève au milieu des ouvriers sous le tarbouif du patron claquant tout le pognon de sa jolie rente offerte par les prolétaires au jeu des casinos, que Prévert faisait dire à Arletty devenue Garance dans Les enfants du paradis : “ Vous êtes extraordinaire, Edouard ! Non seulement vous êtes riche, mais encore vous voulez qu’on vous aime comme si vous étiez pauvre !

Et les pauvres, alors ? Soyez un peu raisonnable, mon ami. On ne peut tout de même pas tout leur prendre, aux pauvres ! ” Si justement on peut tout leur voler aux pauvres même leur mort qu’ils ont choisi comme leur vie digne et solitaire.

La dernière fois que je suis allée rendre visite au pauvre grand Vincent dans le cimetière d’Auvers tout en haut d’une de ces collines du Vexin couverte de champs de blés mûrs et de coquelicots sanglants, il y avait des imbéciles en train de se photographier hilares contre la pierre qui porte son nom et celui de Théo. Hop là !

Le 21 décembre 2012 c’est une de ces dates qui compte dans l’histoire des peuples comme l’a dit le Sous commandant insurgé Marcos auprès de tous ses compagnons silencieux venus écouter depuis les montagnes du Sud Est Mexicain “ le son de votre monde en train de s’effondrer et celui du nôtre qui resurgit… ”

Mais ces Messieurs n’ont jamais eu d’oreilles pour entendre la misère craquer à leurs entournures ni la joie nouvelle jaillir des camus en colère. Ils n’ont jamais eu d’yeux pour voir les Canuts allant sans chemises et leur tendant le poing ni les femmes courbées des filatures tissant leurs linceuls. Ils n’ont jamais eu de mains pour faire les moissons au temps du blé coulant chaud ocre et abondant comme fleuve entre les paumes nues des paysans ouvriers sautant très haut par dessus les gerbes de la Saint Jean, la poussière d’or du soleil couvrant légère leurs épaules.

Jusqu’ici je n’avais pas compris ce que voulait dire mon vieux qui me répétait encore avant d’aller rejoindre le pauvre Vincent sur l’autre rive de la nuit étoilée :

“ Y’en a qui trahissent leur classe et ils le savent même pas… ” Maintenant me semble que j’ai pigé.

La misère quand tu la regardes en face ça ne te fait rien ?

Dominique LE BOUCHER

Paris, Vendredi, 21 décembre 2012

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Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 4 janvier, 2013 |Pas de Commentaires »

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