GEOPIRATERIE: QUAND UN RICHE « VOYOU DU CLIMAT » VEUT MANIPULER LES OCEANS (Sophie CHAPELLE / bastamag.net)

GÉOPIRATERIE

Quand un riche « voyou du climat » veut

manipuler les océans

GEOPIRATERIE: QUAND UN RICHE

 Sophie CHAPELLE (23 OCTOBRE 2012)

Un businessman californien a joué les apprentis sorciers cet été, au large du Canada. Il a mené en toute illégalité une expérience visant à faire croître le plancton, qui se nourrit de CO2, sur une zone de 10 000 km2. Le but : monnayer ensuite des « droits à polluer » en échange du carbone ainsi séquestré. Qui arrêtera ces « géo-pirates » ?

arton2719-f7e26 CARBONE dans REFLEXIONS PERSONNELLES

100 tonnes de sulfate de fer ont été déversées dans l’océan Pacifique, au large des côtes orientales du Canada, en Colombie-Britannique.

Objectif : provoquer une prolifération rapide de plancton sur une zone un peu plus grande que la Corse (10 000 km2). Et par conséquent lutter contre le réchauffement climatique.

Le plancton se nourrit de gaz carbonique (CO2) et le séquestre au fond des océans. Le faire croître artificiellement pour augmenter sa capacité d’absorption de CO2 est l’une des techniques envisagées à grande échelle pour manipuler le climat. Ces techniques, appelées géo-ingéniérie, consistent par exemple à envoyer des nanoparticules dans l’atmosphère ou à recouvrir les déserts de plastique blanc pour réfléchir les rayons du soleil (lire notre précédent article). Mener des expériences de géo-ingéniérie à grande échelle est interdit depuis octobre 2011.

Problème : l’expérimentation qui a eu lieu au large du Canada en juillet relève d’une initiative totalement privée. Sans aucun contrôle, réalisée en toute illégalité, elle ne s’appuie que sur la recherche de profits. Le projet a été mené par Russ Georges, un homme d’affaires californien, qui espère qu’en retirant du CO2 de l’atmosphère, il pourrait vendre des « droits à polluer » sur le marché du carbone. C’est l’organisation canadienne ETC Group qui a découvert le pot-aux-roses et averti le journal britannique The Guardian, qui a mené l’enquête.

Des communautés autochtones dupées

Pour trouver les 2,5 millions de dollars nécessaires à la réalisation de son expérience, l’entrepreneur s’est adressé à une communauté amérindienne vivant sur l’archipel Haida Gwaii, au large de la Colombie-Britannique. Il leur a vendu un« projet de restauration des populations de saumons », lesquelles déclinent dans cette région du Pacifique.

Pour leur vendre son idée, Russ George s’est servi d’une étude parue dans la revue Fisheries Oceanograph. Cette étude montre que des cendres volcaniques provenant d’Alaska, et très riches en fer, auraient favorisé l’éclosion de phytoplancton dans le fleuve Fraser, qui se jette à Vancouver. Et contribué à la multiplication des saumons. Le Conseil de la Communauté a donc accepté d’emprunter deux millions et demi de dollars sur son fonds de réserve pour mettre sur pied la société Haida Salmon Restoration Corp. (HSRC) afin de financer le projet.

Aucune autorisation ni étude d’impact préalable

En dépit d’un moratoire international sur les expériences de géo-ingénierie [1], Russ Georges a mené son expérience sans aucune autorisation, ni aucune étude d’impact préalable. Car l’expérience contrevient à la Convention de l’ONU sur la diversité biologique et à la Convention de Londres qui interdisent la fertilisation des océans dans un but lucratif.

Après la révélation de l’affaire, le directeur général de la société HSRC, John Disney, a affirmé que plusieurs organismes gouvernementaux canadiens étaient au courant du projet. Le ministre de l’Environnement canadien a répondu qu’une enquête a été lancée dès le 30 août et que le déversement de sulfates de fer serait déclaré illégal s’il avait effectivement eu lieu.

Le président de la communauté qui a financé l’expérimentation a défendu ses habitants, arguant que la communauté autochtone n’avait pas été prévenue que le projet comportait des risques et qu’il violait des traités internationaux. « Notre peuple et l’humanité toute entière dépendent des océans et ne peuvent laisser leur sort aux caprices de quelques-uns », ont déclaré dans un communiqué paru le 18 octobre [2], le président et les chefs du conseil de la communauté.

Quelles conséquences pour l’écosystème ?

Cette « fécondation » artificielle des océans affectera-t-elle l’écosystème local ?« Il est difficile, sinon impossible, de prévoir ou détecter les effets qui se manifesteront dans les mois ou les années qui viennent », répond l’océanographe John Cullen dans le GuardianCertains effets possibles, comme la raréfaction de l’oxygène ou l’altération des chaines alimentaires, devraient nous dissuader de manipuler l’océan de cette façon. L’histoire est riche d’exemples de manipulations écologiques qui se sont retournées contre nous ».

Des images de la NASA ont confirmé une croissance du plancton sur la zone de 10 000 km2. «  C’est normal d’en voir en cette période de l’année », temporise ETC Group. L’Administration Américaine des Océans et de l’Atmosphère (NOAA), qui avait accepté de prêter vingt balises flottantes pour traquer l’évolution du plancton, assure de son côté avoir été « dupée », ne sachant pas que des dizaines de tonnes de sulfates de fer seraient déversées.

Les recherches menées en 2005 par une mission océanographique internationale (KEOPS) avaient déjà émis de sérieux doutes « sur les propositions de certaines sociétés de géo-ingénierie climatique qui prétendent pouvoir remédier à l’augmentation du CO2 atmosphérique par une manipulation délibérée de la pompe biologique, via un ajout artificiel en fer ». L’ajour artificiel de fer n’a pas les mêmes conséquences qu’un « apport continu et naturel de fer aux eaux de surface » [3].

« Ingénieur voyou »

« Ce n’est pas la première fois qu’un géo-ingénieur voyou tente de tirer profit de la pollution des communs, dénonce Neth Daño d’ETC Group. Et ce ne sera pas la dernière tant que les gouvernements n’interdiront pas toutes les activités de géo-ingénierie et ne tiendront pas leurs contrevenants responsables ». La géo-ingénierie n’est pas seulement une distraction dangereuse de quelques riches illuminés. Elle constitue aussi une excuse pour éviter de réduire sérieusement les émissions de combustibles fossiles.

Et qu’en est-il des millions de dollars escomptés par la vente de crédits carbone soi-disant produits par l’expérience ? « Il ne va pas obtenir un sou de crédits carbone, car il n’y a aucune preuve que le carbone va rester là où il est », estime le climatologue Andrew Weaver de l’Université Canadienne de Victoria. Aucun dispositif n’existe à ce jour pour évaluer le nombre de crédits carbone correspondant à ce type de manipulation.

Sophie CHAPELLE

bastamag.net

Crédit photo : KEOPS / CNRS 2007

Notes:

[1] Avec une exception pour les expérimentations scientifiques à petite échelle, menées dans un environnement contrôlé et sous juridiction nationale.

[2Télécharger le communiqué rédigé par les chefs de la communauté après la révélation de l’affaire

[3] Voir cet article du CNRS.

Fertiliser les océans :

La fin d’une utopie ? (KEOPS)

Mercredi, 25 Avril 2007

La campagne océanographique internationale KEOPS(1) soutenue par l’Institut national des Sciences de l’Univers (INSU/CNRS) avec le soutien logistique de l’Institut Polaire Francais Paul Émile Victor (IPEV) s’est déroulée début 2005, à bord du Marion Dufresne au voisinage des Îles Kerguelen dans l’océan Austral. Grâce à une approche originale, l’équipe de scientifiques dirigée par Stéphane Blain, chercheur au Laboratoire d’océanographie et de biogéochimie de Marseille (LOB/COM, CNRS / Université Aix-Marseille 2), a révélé que la voie biologique de capture du carbone atmosphérique par l’océan est beaucoup plus sensible à l’apport naturel de fer dans l’eau, qu’à une addition artificielle.

Publié dans la revue Nature le 26 avril 2007, ce résultat met clairement en doute l’efficacité annoncée des manipulations de géo-ingénierie visant à réduire la concentration en gaz carbonique atmosphérique par fertilisation des océans via un ajout de fer.

L’océan est le principal puits de carbone planétaire. Deux mécanismes majeurs permettent à ce réservoir de soutirer le carbone de l’atmosphère : la pompe physique(2) et la pompe biologique(3).Depuis plus d’un siècle, un tiers du carbone anthropique(4) rejeté dans l’atmosphère est prélevé par l’océan. Rien d’étonnant à cela, si ce n’est que seule la pompe physique participe à cette capture. La pompe biologique continue en effet à fonctionner comme avant le début de l’ère industrielle, sans pour autant opérer à son maximum. Dans de vastes régions de l’océan global, elle tourne même au ralenti du fait d’une pénurie en micro-organismes. L’océan Austral notamment est globalement très pauvre en phytoplancton, premier maillon de la chaîne trophique, et ce malgré des eaux extrêmement riches en sels nutritifs.

Mais, que manque-t-il donc à ces micro-organismes pour proliférer ? Répondre à cette question revêt une importance primordiale car une augmentation du pompage biologique dans ces régions pourrait modifier le rôle de l’océan dans l’assimilation du carbone anthropique.

Entre 1993 et 2005, une douzaine d’expéditions océanographiques a permis de mettre en évidence que, dans diverses régions océaniques dont l’océan Austral, les algues sont carencées en fer mais se multiplient si de petites quantités de fer sont ajoutées. Toutefois, l’existence d’un transfert de carbone vers les profondeurs, signe de la mise en marche de la pompe biologique, n’a pas été clairement établie.

C’est dans ce contexte que la campagne KEOPS a été lancée dans les eaux du plateau entourant les îles Kerguelen, son but étant d’étudier une poussée phytoplanctonique naturelle, une stratégie radicalement différente des campagnes précédentes. Le choix du terrain d’études n’a pas été anodin : au vu des observations satellites, ces eaux connaissent chaque année une floraison estivale très localisée du phytoplancton, phénomène qui peut s’expliquer par la présence de fer. Ces eaux seraient-elles un lieu privilégié de l’océan Austral où la pompe biologique est fortement activée ?

b1998 CO2Installation d’une pompe immergeable sur le câble du Marion Dufresne. Cette pompe permet de collecter les particules à plusieurs centaines de mètres de profondeur et de calculer la quantité de carbone qui est exportée sous la couche de surface. © KEOPS / CNRS 2007.

Grâce à l’expédition KEOPS, preuve est faite aujourd’hui que cette floraison est bien alimentée par un apport continu et naturel de fer aux eaux de surface : ce fer provient des eaux profondes, différents mécanismes de transport participant à le rendre disponible pour le phytoplancton vivant en surface. Cette fertilisation naturelle a directement été comparée aux fertilisations artificielles.

Résultat : l’exportation de carbone vers les profondeurs est au moins deux fois plus importante que celle observée dans le cas d’une fertilisation artificielle. Surtout, elle est obtenue avec des quantités de fer beaucoup moins importantes : l’efficacité de la fertilisation, définie comme le rapport entre la quantité de carbone exportée et la quantité de fer ajoutée, est ainsi au moins dix fois plus élevée lorsque la fertilisation est naturelle. Ce résultat montre que le système est beaucoup plus sensible à des ajouts naturels de fer qu’il n’était possible de le prévoir à partir des expériences artificielles.

Ces découvertes ont des répercussions capitales sur la validation du scénario paléoclimatique, qui suppose qu’une partie des variations de concentration en dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère entre les périodes glaciaires et interglaciaires est causée par des modifications d’apports en fer à l’océan.

Elles jouent également un rôle dans l’étude de l’impact du changement climatique sur la pompe biologique. Dernier point marquant, ces résultats sèment le doute sur les propositions de certaines sociétés de géo-ingénierie climatique qui prétendent pouvoir remédier à l’augmentation du CO2 atmosphérique par une manipulation délibérée de la pompe biologique, via un ajout artificiel en fer.

En effet, le mode d’addition (continue et lente) et la forme chimique du fer ajouté au cours du processus naturel le rendent inimitable. Enfin, l’efficacité de telles manipulations reste impossible à quantifier et leurs effets secondaires sur les ressources marines demeurent largement inconnus.

Note(s): 
  1. Le programme KEOPS (KErguelen Ocean and Plateau compared Study) bénéficie de la participation de seize laboratoires de recherche de par le monde : français, australien, belge et néerlandais.
  2. La pompe physique, par le biais de la circulation océanique, entraîne les eaux de surface chargées en gaz carbonique dissous vers des couches plus profondes où il se trouve isolé de l’atmosphère.
  3. La pompe biologique fixe du carbone, soit dans les tissus des organismes via la photosynthèse, soit dans les coquilles calcaires de certains micro-organismes. Une partie du carbone ainsi fixé est par la suite entraînée en profondeur sous forme de déchets ou de cadavres.
  4. Il s’agit du carbone issu de l’activité humaine.
Source(s): 

Effect of natural iron fertilisation on carbon sequestration in the southern ocean, Nature, 26 avril 2007.

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Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 31 octobre, 2012 |Pas de Commentaires »

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