LE PATRIMOINE ARCHEOLOGIQUE DE L’HUMANITE: VICTIME COLLATERALE DES PRINTEMPS ARABES (Chems Eddine CHITOUR)

Le patrimoine archéologique de l’humanité : victime collatérale des printemps arabes

LE PATRIMOINE ARCHEOLOGIQUE DE L'HUMANITE: VICTIME COLLATERALE DES PRINTEMPS ARABES (Chems Eddine CHITOUR) dans REFLEXIONS PERSONNELLES Palmyre-syrie_0

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Chems Eddine CHITOUR
« (…) Nous. Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie » – Victor Hugo

Le patrimoine de l’humanité est en miettes ! Il est déshumanisé loin de son lieu de naissance de vie et de mort, il sert à bercer et à combattre la mélancolie dans les vitrines sans âme des musées européens, des nouveaux seigneurs « saigneurs » des pays faibles. Non contents de leur prendre leurs ressources pétrolières, les rapaces s’en prennent à leur identité culturelle, ils s’en prennent ce faisant au patrimoine de l’humanité qu’ils rapinent. Cela nous rappelle la fameuse lettre de Victor Hugo au capitaine Butler le 25 novembre 1861 : « Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. (…) Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde : cette merveille s’appelait le palais d’Été. (…) Cette merveille a disparu. Un jour, deux bandits sont entrés dans le palais d’Été. L’un a pillé, l’autre a incendié. (…) L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant.. Nous. Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie ».

Victor Hugo posait les bases de la vision civilisationnelle d’un Occident au fait de sa puissance et considérant les autres comme quantité négligeable. Dans le même ordre, nous allons raconter comment ce vingtième siècle a donné lieu à un ensauvagement multidimensionnel. Après avoir imposé un printemps arabe par drones et troupes aéroportées, ne voilà-t-il pas que même les mémoires des peuples inscrites dans la pierre n’y échappent. On se souvient en effet que le maréchal Clauzel, l’un des proconsuls de la conquête de l’Algérie a essayé, en vain, de démonter l’arc de Triomphe de Djemila, pour le transporter à Paris, en vain…

Les « valeurs » civilisationnelles de l’Occident

En Occident grâce à une presse acquise et à des « intellectuels organiques » on fait preuve d’une amnésie immorale visant à présenter les envahisseurs – à travers les âges – comme des philanthropes venus apporter les « lumières » à ces peuples barbares – plongés dans la nuit de l’intellect – leur tort est d’être riches d’une civilisation qui a vu l’émergence de l’humanité. Petit rappel pour fixer les idées : les Irakiens, peuple fier s’il en est, peuple instruit avec le taux d’analphabétisme le plus bas du monde arabe, il constituait un danger pour le « monde libre et civilisé », il fallait le ramener à l’âge de pierre , en le démolissant physiquement mais aussi en tentant d’effacer sa civilisation vielle de 10.000 ans – les premiers organisations humaines sont attestées en Irak-.

Justement, pour parler des « civilisateurs », il est bon de leur rappeler leurs origines. Tout commence, nous dit l’historien Georges Tate, professeur à Dauphine, par les Croisades. Ecoutons-le brièvement nous narrer quelques « délices » dont se sont rendus coupables les croisés : « …En ce temps-là, c’était nos ancêtres, les Francs, qui les employaient, au nom d’une certaine idée de la chrétienté. Le Moyen-Orient était devenu arabe, bientôt musulman. Cette réalité leur était insupportable… de toute l’histoire du Moyen-Orient, l’épisode chrétien fut l’un des plus noirs. Et nous n’avons pas fini d’en mesurer les effets... » (1)

« (…) Pendant plus de mille ans poursuit l’historien, le Moyen-Orient a été le lieu d’affrontements entre Occident et Orient, entre chrétiens et musulmans.(..) A cette époque, le monde islamique, qui s’étend de l’Inde à l’Espagne, est florissant : les arts, les sciences se développent ; on y pratique une vraie tolérance religieuse, alors qu’en Europe, les hérétiques sont hors-la-loi. Les Arabes ne cherchent pas à convertir à l’Islam, quand Charlemagne convertit les peuples vaincus par la force. Ils accordent un statut légal aux chrétiens et aux juifs de Syrie et de Palestine. A Damas et à Jérusalem, ces derniers accèdent librement à leurs lieux de culte. Dans les mêmes villes, ils fréquentent des lieux de culte voisins, certaines églises ayant même été partagées au lendemain de la conquête. Chrétiens, juifs et musulmans priant dans les mêmes lieux, cela fait rêver (..) » (1)

Georges Tate nous situe l’Occident de ce temps là : « L’Occident est alors un monde primitif. (…) Car ces bons chrétiens de croisés se sont comportés comme des sauvages sanguinaires, qui pillaient, violaient, massacraient. (…) Rien de tel avec les croisés. Il leur est même arrivé de pratiquer l’anthropophagie… Quand les habitants d’une ville du nord de la Syrie (Maara) se rendent, les croisés les exterminent tous ; pressés par la famine, ils font cuire les corps des hommes et des enfants. Les auteurs latins en parlent très explicitement. » (1)

La destruction et le pillage des cultures arabes matrices du patrimoine de l’humanité

Pour la période récente, on se souvient avec douleur et rage comment la démocratie aéroportée a eu raison du musée de Bagdad. Le 5 avril 2003, tandis que les forces américaines entraient dans Bagdad, les médias annonçaient le pillage du Musée Irakien et la disparition de 170.000 pièces d´antiquités. D´aucuns s´interrogent sur l’appartenance de ces richesses qui sont des marqueurs de l´humanité. Les pillards étaient bien organisés : ils avaient des clés et connaissaient l’emplacement des réserves. En juin, 2 100 objets ont été rendus par les pilleurs ou receleurs, dont le vase d’Uruk. Les Américains ont mis sur pied une collecte anonyme d’objets. Un milliardaire anglais aurait commandé aux trafiquants de nombreuses pièces. Un reporter américain de Fox TV a été pris à l’aéroport avec des objets volés dans sa valise. Selon le journaliste américain Rajiv Chandrasekaran, l’ORHA (Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance) avait prévu une liste des équipements publics à protéger : le palais présidentiel venait en premier, le musée archéologique en second. Mais cette liste n’a jamais été transmise aux militaires. On l’aura compris, les seuls bâtiments protégés à Bagdad ont été le Palais Présidentiel et le Ministère du Pétrole.

Les trésors archéologiques libyens

Après le scandale du pillage des musées irakiens, ce fut ensuite le tour de la Libye. Gilles Mermet nous décrit la situation : « (…) S’interroger aujourd’hui, dans ce contexte de larmes, de sang et de mort, sur les dommages causés par la guerre au patrimoine archéologique peut paraître dérisoire et incongru. Mais ces trésors inestimables sont aussi la mémoire d’un peuple et le gage de son avenir. (…) Une perte inestimable est pourtant à déplorer : une collection archéologique de près de 8000 pièces de monnaie en or, argent et bronze a été volée à la Banque Nationale du Commerce de Benghazi. Ces monnaies datant d’Alexandre le Grand provenaient essentiellement du site de Cyrène, la célèbre ville fondée par les Grecs de Libye au VIème siècle avant J.-C. Ce trésor avait été restitué par l’Italie en 1961 et mis en sécurité dans cette banque par le département des antiquités. « Ce vol me semble bien mystérieux, déclare Vincent Michel. Bien sûr, on peut le mettre sur le compte des récents bouleversements. Mais il ne s’agit pas d’un pillage archéologique au sens où on l’entend. (…) Ce trésor a-t-il servi à financer les insurgés ? Les experts de l’UNESCO et les numismates du monde entier s’inquiètent. (…) Quant au musée de Tripoli, il n’a pas connu le sort tragique du musée de Bagdad qui, en avril 2003, avait été pillé et dévasté sous l’oeil indifférent des soldats américains » (2)

Gilles Mermet nous rassure, les Libyens ne sont pas des barbares il nous décrit l’amour des Libyens pour leur patrimoine : « A Tripoli, le musée est à l’abri dans l’Assaray al-Amra (le Château rouge), une forteresse qui fut, tour à tour, byzantine, maltaise et turque ». Une chose est sûre, les Libyens respectent leur patrimoine. « Dans le musée de Cyrène, témoigne Vincent Michel, les habitants de Shahat, la ville voisine, se relaient encore aujourd’hui pour y dormir et empêcher ainsi tout risque de vol pendant la nuit. » « Le fait d’avoir toujours refusé un tourisme de masse, constate Vincent Michel, a joué de façon décisive dans la protection des sites. » (2)

Même Kadhafi protégeait ce patrimoine en réduisant au maximum le tourisme archéologique. Gille Mermet décrit par contre, ceux qui se sont « servis » : «  Dans un pays très touristique, tout le monde cherche à profiter. Cela développe les fouilles clandestines, les trafics, les dégradations des sites. Rien de tout cela en Libye, ou alors, c’est exceptionnel ! » Mais cela n’a pas été toujours le cas. On se souvient de Claude Lemaire, Consul de France en Libye au temps de Louis XIV : « Les ruines de Leptis Magna sont mille fois plus superbes que celles de Cyrène, par la quantité qu’il y a de colonnes de marbre ! » écrivait-il dans son Mémoire. (…) Moyennant quelques largesses « au commandant des Maures de la région de Libida », notre Consul employa quelques dizaines d’ouvriers locaux à désensabler les vestiges les plus apparents. Le Forum Sévérien ou les Thermes d’Hadrien fournirent des tonnes de matériaux précieux. Des centaines de colonnes furent tirées jusqu’à la plage. Lemaire les faisait charger sur de grandes barques et les transbordait sur la flûte du roi. Direction Toulon, puis Paris. Il suffisait ensuite aux entrepreneurs des grands chantiers royaux de venir se servir sur le quai des Tuileries. On retrouve des colonnes de Leptis dans la cathédrale de Rouen ; d’autres marbres embellissent les sols de Versailles.. » (2)

C’est dire s’il y a une continuité par-delà le temps. La finalité est la même: voler ce qui ne nous appartient pas ! 

Dans une contribution de novembre dernier Sara Hashash revient sur les vols de Benghazi, elle écrit : « La comparaison qui est faite par beaucoup entre l’Irak et la Libye s’étend à la culture et aux pillages d’antiquités que l’on tente de dissimuler. Ce vol a été décrit comme le plus grand dans toute l’histoire archéologique. Une collection de 7700 pièces d’or, d’argent et de bronze, connue sous le nom de Trésor de Benghazi, a été volée en forant une plaque de béton menant à une voûte souterraine de la Banque de Benghazi abritant la collection. De nombreux articles dataient de l’époque d’Alexandre le Grand et il est impossible d’évaluer la valeur de la collection sauf si l’on sait qu’une pièce grecque de Carthage a été vendue, dernièrement, pour le prix record de 268.000 dollars. Pour Hafez Wald, archéologue libyen, du King’s College à Londres, le vol porte toutes les marques de voleurs professionnels et il peut être tout aussi bien un travail de l’intérieur, il a été mené par des gens qui savaient ce qu’ils cherchaient  ». Le nouveau Ministre des Antiquités, a alerté l’UNESCO. Khaled Mohammed al-Haddar, professeur à l’Université de Benghazi, affirme que des pièces d’or islamiques et grecques sont apparues récemment sur le marché de l’or à Benghazi. INTERPOL a été mise en branle. Serenalla Ensoli, archéologue italienne de l’Université de Naples, et spécialiste d’antiquités libyennes, estime que la perte de ces objets est « inestimable car ils sont irremplaçables. c’est une grande perte pour le patrimoine libyen ».(3)

Le pillage des trésors archéologiques syriens

La Syrie vit à son tour le même calvaire encore près d’un millénaire plus tard. Les temps n’ont pas assagi les hommes, après les croisades au nom de la foi ce sont de nouvelles croisades au nom du moneythéisme qui sont faites. Après l’asservissement des hommes on veut effacer toute mémoire pour l’humanité, si ce n’est celle qui est exhibée comme des trophées sanglants.

La Syrie n’y échappe pas ! Comme cela a été le cas en Irak sous l’embargo, et plus encore après l’invasion américaine, les sites archéologiques syriens sont l’objet de fouilles sauvages et les musées des régions soulevées pillés. Accusés : les shabihas – milices composées majoritairement de voyous alaouites – et des groupes rebelles désireux de financer leurs activités, notamment l’achat d’armes. Des gangs monnayeraient leur soutien aux forces armées du régime, ou leur neutralité, en échange d’un permis de fouille. Selon un témoin, de nombreux vols auraient été commis sur le site de Palmyre. Les objets volés se retrouvent chez les antiquaires à Beyrouth, en attendant d’être mis aux enchères à Londres ou à New York chez Christie et Sotheby. Un groupe d’archéologues syriens et étrangers s’est constitué pour dénoncer les excavations clandestines, mais qui s’en soucie vraiment ? (4)

Le patrimoine archéologique extraordinaire de la Syrie est en proie à des combats qui ravagent le pays depuis plus de 18 mois, à la destruction, le vol et le pillage systématique à la hausse. Dans un pays où la corruption et le trafic d’objets archéologiques et des trésors était déjà un problème chronique, des affrontements généralisés et un vide du pouvoir dans certaines régions ont conduit à une explosion du pillage et de fouilles illicites. «  Il est évident que dans de telles situations, il y a toujours une augmentation de pillage, des fouilles illégales et la contrebande », Véronique Dauge du Centre du Patrimoine Mondial de l’UNESCO a déclaré à l’AFP par téléphone. « Rappelez-vous ce qui s’est passé en Irak en 2003. » Environ 32.000 objets ont été pillés à partir de 12 000 sites archéologiques en Irak dans le chaos qui a suivi l’invasion américaine en 2003, et 15 000 articles ont également été pillés du Musée National de Baghdad. (5)

Le 12 septembre, le Times de Londres a publié un article dans lequel un concessionnaire libanais des antiquités a déclaré que les insurgés avaient rassemblé des groupes de creuseurs clandestins dans le but de récupérer des antiquités pour financer leur insurrection contre le président Bachar al-Assad. Pour l’archéologue britannique Emma Cunliffe, autre spécialiste de la Syrie, ce qui s’est passé en 2003 en Irak est maintenant répété.

Les musées européens doivent-ils restituer les pièces volées ?

Une question récurrente, après les pillages officiels et les autres, on s’aperçoit que les trésors des pays vaincus servent à montrer dans les musées, la grandeur du vainqueur et son « respect des arts ». De fait, la provenance des collections des musées européens, fait toujours débat. Les musées des anciennes puissances coloniales ont été constitués, en grande partie, grâce à des pillages systématiques des anciennes colonies. Lors de l´inauguration du musée Branly, le président Chirac fit un discours remarquable. Ce musée qui se veut une vitrine de l´altérité, interdit aux colonisés spoliés, pour cause de visa Schengen, excluant naturellement les anciens colonisés qui souhaitent venir au moins contempler leurs biens multiformes qui leur ont été volés avec la terreur en prime. Qui va, en définitive, contempler le génie des peuples colonisés ? Des touristes américains ? Polonais ? Hongrois et autres Bulgares, qui ne connaissent pas la symbolique voire la violence de chaque oeuvre volée. Quand les uns parlent de pillage et de spoliation, les autres défendent l´idée de sauvegarde et de mémoire. Si chaque objet exposé pouvait parler, il raconterait une douleur, une violence, un déni de non-droit à ses possesseurs.(6)

Pour l´ONU, la réponse quant à la restitution est oui. « Le préambule de la résolution 42-7 en 1987 précise justement : « Le retour des biens culturels de valeur spirituelle et culturelle fondamentale à leur pays d´origine est d´une importance capitale pour les peuples concernés en vue de constituer des collections représentatives de leur patrimoine culturel . » Les Arabes perdent leur culture qui est celle de l’humanité toute entière. Nous allons nous contenter de ce vœu pieux en attendant que la justice des hommes soit juste et que l’on restitue aux peuples leurs mémoires. La responsabilité de l’UNESCO dans ce recouvrement de l’identité et de la restitution des mémoires est pleinement engagée.

Chems Eddine CHITOUR

1. Georges Tate : « Les croisés pillaient, violaient, massacraient… » : L’Express 20/02/2003

2. http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2011/10/28/01006-201…

3. Sara Hashash – * Article repris du Sunday Times, Londres 14 novembre 2011http://www.france-irak-actualite.com/article-pillage-d-antiq…

4. Syria’s archaeological heritage falls prey to war (Daily Times – 25/9/12)

5. http://www.france-irak-actualite.com/article-le-pillage-des-…

6. C.E. Chitour : Musées européens, doivent-ils restituer le butin ? L’Expression 24 10 2009 

Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 4 octobre, 2012 |Pas de Commentaires »

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