IRAN, ISRAEL, ETATS-UNIS: L’OPTION MILITAIRE (Eric VILAIN)

Iran, Israël, États-Unis : l’option militaire

IRAN, ISRAEL, ETATS-UNIS: L'OPTION MILITAIRE (Eric VILAIN) dans REFLEXIONS PERSONNELLES iran-3-24af7  (Eric Vilain)

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Il y a un consensus dans ce qu’on appelle pudiquement la « communauté internationale » pour obliger l’Iran à mettre fin à son programme nucléaire militaire. On considère que les principaux pays industrialisés ont le droit de mettre en œuvre un programme nucléaire civil et militaire, mais pas l’Iran. Le fait qu’on parle d’« option militaire » pour mettre fin à ce programme en Iran, mais pas en Corée du Nord, n’est sans doute pas un hasard.

Le problème est que l’Iran ne veut manifestement rien savoir, et que les pays occidentaux (ce qui exclut la Russie et la Chine) ne semblent pas capables d’imaginer ce qu’ils pourraient fournir à l’Iran en échange de l’arrêt, ou du moins d’un certain contrôle international, de sa politique nucléaire. Ce quelque chose pourrait être, par exemple, une certaine reconnaissance internationale, une certaine légitimité de l’Iran en tant qu’État sur la scène internationale. Il va de soi que les États-Unis ne sont absolument pas disposés à entrer dans ce jeu-là, parce que s’il en était ainsi ils se verraient privés d’un épouvantail qui est très utile à leur politique internationale. Le même raisonnement vaut pour Israël, à cette différence près que cet épouvantail sert à leur politique intérieure. Le jour où il n’y aura plus de tensions extérieures pour maintenir l’union nationale en Israël, les autorités israéliennes auront à faire face aux innombrables contradictions sociales qui minent le pays.
Israël ne se trouve pas dans une situation particulièrement favorable. Les négociations avec les Palestiniens piétinent. La situation en Syrie se dégrade : tout laisse à penser que la chute de Bachir al-Assad conduira à la mise en place d’un régime islamiste, comme en Égypte – ou d’une façon générale comme partout où les dictateurs ont été renversés. L’avenir de la Jordanie est incertain. Le renversement de Moubarak en Égypte a ouvert la porte à un régime islamiste dont le nouveau président, Mohamed Morsi, va s’empresser de se rendre à Téhéran où se déroule la rencontre du Mouvement des Non-Alignés.

Tout cela conforte en Israël le syndrome de Massada : environ un millier de Juifs révoltés s’étaient retranchés dans la forteresse de Massada, assiégée par les Romains. Lorsque, après sept mois de siège, en l’an 73, les Romains pénétrèrent dans la forteresse, les assiégés s’étaient suicidés. Par extension, le syndrome de Massada est cette attitude paranoïaque qui caractérise un groupe qui se sent assiégé dans un environnement hostile qui veut sa perte, et qui conduit à un acte désespéré. Si les autorités israéliennes, les médias israéliens confortent ce sentiment d’être assiégé – un sentiment largement entretenu par la politique d’expansion territoriale d’Israël depuis sa création –, il n’est pas impossible que la décision d’une frappe contre l’Iran soit prise.

Significativement, Obama ne s’est pas rendu en Israël pendant son mandat – un fait sans doute unique dans l’histoire contemporaine. Ce qui ne l’a pas empêché d’envoyer d’innombrables émissaires pour assurer les autorités israéliennes que les États-Unis prennent la chose très au sérieux et pour leur enjoindre de ne pas entreprendre de frappe préventive. Le gouvernement Obama choisit pour l’instant l’option diplomatique mais se trouve face aux Israéliens qui pensent que l’Iran progresse plus vite qu’on ne le pense vers la construction de l’arme nucléaire.
La politique de Netanyahu consiste clairement à mettre la pression sur Obama, à le discréditer pour soutenir son concurrent conservateur, Romney, lui-même entouré de néoconservateurs enchantés à la perspective d’une guerre. Aussi, l’éventualité ne peut pas être écartée d’une attaque israélienne avant les élections aux États-Unis, dans le but d’influer sur le scrutin en faveur du candidat qui aura pris position pour une frappe préventive : en effet, dans ce cas, les États-Unis seraient contraints d’intervenir eux aussi pour soutenir leur allié.

Pendant l’été, le Premier ministre Netanyahu et le ministre de la Défense, Ehud Barak, ont proclamé haut et fort la possibilité d’une attaque préventive israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. Certains milieux, dits « autorisés » aux États-Unis, semblent précisément penser que cette attaque préventive israélienne est une option possible. Un spécialiste Etats-Unien du Moyen-Orient, Richard N. Haass, président du Conseil des Affaires Etrangères, affirme que les États-Unis tentent de calmer les Israéliens, mais « l’une des nombreuses inconnues est à quel point les États-Unis peuvent rassurer les Israéliens, étant donné ce que les Israéliens considèrent comme les enjeux » 1. La question se résumerait à définir les risques réciproques et les conséquences possibles d’un Iran possédant l’arme nucléaire, d’une part, et d’une attaque préventive israélienne de l’autre. Or une attaque préventive destinée à détruire les installations nucléaires iraniennes serait totalement inefficace si elle n’avait pas recours à l’arme nucléaire – tout en ne garantissant aucunement que toutes les installations iraniennes soient détruites.

Ces éventualités doivent être évaluées uniquement avec la grille de lecture des intérêts stratégiques étatsuniens et des liens particuliers qui rapprochent Israël et les États-Unis. La principale préoccupation des officiels israéliens en ce moment est de savoir si Obama ou Romney se décideront à entreprendre une attaque contre l’Iran – sachant que parler d’« attaque contre les installations nucléaires iraniennes » est une attaque contre l’Iran, un acte de guerre dont les conséquences pourraient être incalculables.
Il va sans dire que les Israéliens préféreraient que ce soient les États-Unis qui prennent l’initiative de l’attaque. Ils s’imaginent sans doute que cette solution susciterait à l’encontre d’Israël des réactions moins hostiles de la part des pays environnants – comme si on ne connaissait pas depuis longtemps les liens entre les deux pays. C’est la politique du « armons-nous et partez », et on fait faire le sale boulot par le copain. Il est vrai que depuis des années l’Arabie Saoudite insiste auprès des États-Uniens pour qu’ils attaquent l’Iran.
Une attaque israélienne contre l’Iran conduirait à l’implication immédiate des États-Unis dans le conflit, ne serait-ce que pour empêcher l’Iran de répliquer. En somme, le message qui serait envoyé serait celui-ci : « Certes, Israël vous a attaqué, mais vous n’avez pas le droit de répliquer, et si vous le faites, c’est vous qui serez le responsable de l’escalade conduisant au déclenchement d’une nouvelle guerre mondiale. »
Un rapport Etats-Unien rédigé par des officiels du gouvernement, des experts de la sécurité nationale et des officiers, révèle que des frappes US contre l’Iran pourraient secouer le régime, politiquement, et endommager sa capacité à répliquer, mais les Iraniens se montreraient capables de répliquer, directement, ou par l’intermédiaire de substituts, de telle manière que cela pourrait déclencher une guerre dans tout le Moyen-Orient. En outre, cela retarderait, mais n’arrêterait pas les efforts iraniens pour créer la bombe atomique.

L’un des arguments avancés contre l’intervention militaire étatsunienne est que les musulmans perçoivent déjà les États-Unis comme étant antimusulmans, après l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan. Des frappes contre l’Iran risqueraient de mettre le feu aux poudres auprès des populations musulmanes : les réactions après la vision d’un film antimusulman sur internet ne seraient alors que peu de chose en comparaison d’une réaction massive des musulmans de la planète. « Les planificateurs et les experts devraient prendre en compte que les émeutes et les troubles qui ont suivi la vision d’extraits d’un obscur film sur le web seraient une fraction de ce qui pourrait arriver après une frappe – par les Israéliens ou par les États-Unis – sur l’Iran », déclara un officier supérieur états-unien, le général Gregory Newbold, un des rédacteurs du rapport et ancien chef des opérations 2.
Si les « experts » et commentateurs occidentaux pensaient que le renversement des dictateurs, lors du Printemps arabe, serait suivi de la mise en place de régimes politiques fondés sur le modèle démocratique occidental et favorables à l’Occident, nous nous trouvons maintenant devant une situation où ce sont des régimes islamiques, ou fortement teintés d’islamisme, qui ont remplacé les dictatures (qui étaient pro-occidentales, il faut le répéter) ; mais on a également des masses arabes qui ont fait l’expérience d’une révolution politique contre leurs anciens dictateurs et qui pourraient très bien déclencher une autre révolution contre les États-Unis et, pourquoi pas, le monde occidental d’une façon générale. Ce n’est donc pas une formule de style que de dire qu’une attaque préventive d’Israël déclencherait une véritable guerre mondiale.

Le problème reste que les auteurs du rapport susmentionné ne font absolument aucune proposition, et se contentent de vouloir informer et de stimuler la réflexion aux États-Unis sur les objectifs d’une attaque militaire contre l’Iran. Le rapport souligne la faible probabilité d’empêcher l’Iran de fabriquer une bombe atomique par la force militaire si celle-ci est limitée à une combinaison de frappes aériennes, d’attaque cybernétiques, d’opérations de commando, etc. Ce qui sous-entend qu’il faudra faire plus. Une attaque militaire ne ferait que retarder de deux à quatre ans la réalisation du programme nucléaire iranien, vider les caisses de l’État, créer des tensions sociales, mais les rédacteurs ne pensent pas que cela aboutira à un changement de régime ou à une capitulation : au contraire, cela accroîtrait la motivation du régime à fabriquer la bombe, afin d’empêcher de futures attaques.
La neutralisation du régime iranien et de son influence dans la région impliquerait l’occupation du pays, exigeant d’énormes ressources en hommes et en argent : « Considérant la grande dimension et la forte population de l’Iran, la force du nationalisme iranien, nous estimons que l’occupation de l’Iran exigerait une mobilisation de ressources de personnels plus grande que ce que les États-Unis ont connu pendant les dix dernières années dans les guerres en Iran et en Afghanistan réunies », dit le rapport.
Il ne fait pas de doute qu’en ce moment les autorités Etats-Uniennes ne sont pas enthousiastes à l’idée d’une guerre avec l’Iran – car c’est bien de cela qu’il s’agit –, préférant l’option diplomatique. Il existe cependant, en Israël et aux États-Unis mêmes, des fanatiques qui ne souhaitent qu’une chose : lancer des frappes prétendument « préventives » contre l’Iran. Il est possible qu’il y ait en Iran des hommes qui préféreraient voir à la tête des États-Unis une administration néoconservatrice plutôt que des personnes favorables à une issue pacifique, car comme pour Israël, la cohésion politique et sociale du pays est fondée sur le sentiment d’être assiégés. Ainsi s’expliquerait l’absence actuelle de toute perspective diplomatique : on attend que les élections mettent le républicain Romney à la tête du pays.

Conclusion:

On peut dire que la situation actuelle est la conséquence ultime d’une politique engagée il y a des dizaines d’années.
1. Une politique américaine consistant à écraser toute velléité de constitution au Moyen-Orient d’un pôle régional ayant sa dynamique propre, et à refuser l’idée qu’il faille négocier d’égal à égal avec ce pôle.
Deux exemples suffiront à illustrer ce fait :
– Lorsque le chef du gouvernement iranien Mohammad Mossadegh tenta, en 1953, de garantir à son pays le contrôle sur la production de pétrole et nationalisa l’Anglo-Iranian Oil Company, une réaction internationale immédiate ferma le marché au pétrole iranien 3. La CIA Etats-Unienne et le MI6 britannique organisèrent alors un coup d’État pour renverser Mossadegh… ce qui permit à la Standard Oil Etats-Unienne d’entrer sur le marché iranien.
– L’Égypte avait été tellement vassalisée à la politique internationale des États-Unis que, lorsque le président Moubarak, en 1990, s’était posé en médiateur pour empêcher la guerre avec l’Irak et pour trouver une solution arabe au conflit, l’éditorialiste du Washington Post avait écrit : « Ayant d’abord tenté de jouer les médiateurs, le président Hosni Moubarak semble maintenant vouloir gagner du temps. Washington est en droit d’attendre mieux de la part d’un pays qui accepte chaque année des États-Unis 2 milliards de dollars… » (Cité par l’International Herald Tribune, 10 août 1990.). 
2. Une politique israélienne d’expansion territoriale qui exclut toute possibilité de
dialogue avec les pays environnants, créant une situation de tension permanente dans la région. Cette politique a été très clairement définie par un certain Jobotinsky en 1923 dans un texte intitulé « Le mur d’acier, nous et les Arabes ».

Ce serait être extrêmement naïf de penser que ce qui a été dit en 1923 a pu évoluer : « Il ne peut être question d’une réconciliation volontaire entre nous et les Arabes, ni maintenant ni dans un futur prévisible. Toute personne de bonne foi, mis à part les aveugles de naissance, a compris depuis longtemps l’impossibilité complète d’aboutir à un accord volontaire avec les Arabes de Palestine pour la transformation de la Palestine d’un pays arabe en un pays à majorité juive. […] Nous ne pouvons offrir aucune compensation contre la Palestine, ni aux Palestiniens ni aux Arabes. Par conséquent, un accord volontaire est inconcevable. Toute colonisation, même la plus réduite, doit se poursuivre au mépris de la volonté de la population indigène. Et donc, elle ne peut se poursuivre et se développer qu’à l’abri du bouclier de la force, ce qui veut dire un mur d’acier que la population locale ne pourra jamais briser. Telle est notre politique arabe. La formuler de toute autre façon serait de l’hypocrisie 4. »

L’éventualité d’une guerre qui découlerait inévitablement de la décision de lancer une attaque contre l’Iran n’est pas quelque chose qu’on puisse écarter. La question qui se pose à nous est : quelle serait l’attitude du gouvernement français. Il nous semble important de faire savoir que cette possibilité reste envisageable, et qu’il faut nous y préparer par une mobilisation… préventive. Il ne fait pas de doute que dans les mois qui vont suivre, il faille alerter l’opinion, commencer à organiser une riposte afin de ne pas nous trouver dépourvus, comme nous l’avons été en 1990 lors du déclenchement de la guerre contre l’Irak 5.

1. « Israel, Iran, and the Military Option », www.cfr.org/middle-east/israel-iran-military-option/p28879
2. « Expert Report : US Strikes on Iran Would Risk Major War »,http://news.yahoo.com/report-us-str…
3. Nationaliser est une chose, assurer le suivi en est une autre. Mossadegh avait omis de prendre en compte le fait que l’Iran manquait de techniciens pour faire le travail et qu’il n’avait pas de pétroliers pour transporter le pétrole.
4. Cité par Ralph Shoenman, L’Histoire cachée du sionisme, Sélio, 1988.
5. Cf. René Berthier, L’Occident et la guerre contre les Arabes, L’Harmattan, 1994, disponible à Publico.

Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 27 septembre, 2012 |Pas de Commentaires »

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