L’ENFER, C’EST LE JEUNE ! (Thomas SERRES)

L’enfer, c’est le jeune !

L'ENFER, C'EST LE JEUNE ! (Thomas SERRES) dans REFLEXIONS PERSONNELLES JEUNES-1

(Thomas SERRES)

La cause est entendue : le jeune made in 2012 est paresseux et écervelé, incapable d’esprit critique, voire abyssalement stupide. Pire, il est souvent dangereux, pour les autres et pour lui-même, si bien qu’il faut multiplier les barrières – pour le protéger, bien sûr. Oui, le « péril jeune » est omniprésent, agité à chaque coin de discours. Retour sur une ritournelle bien rodée.

La discrimination est un business qui marche, tout particulièrement dans des sociétés qui ont fait de leur tolérance autoproclamée une marque de fabrique. Bien sûr, elle n’est jamais assumée comme telle ; en la matière, l’euphémisation tourne à plein régime. Pire : à bien écouter le discours dominant, si telle ou telle catégorie est discriminée, discréditée, contrôlée voire entravée, ce serait parce que les « autorités » et leur horde de technocrates, d’experts et d’administrateurs veulent son bien.

Parmi les principales catégories touchées par la discrimination quotidienne du discours politicien, il en est une qui est considérée comme particulièrement dangereuse, car foncièrement irresponsable : le jeune.
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Diane Arbus, « A Jewish giant at home with his parents in the Bronx »

À en croire les gestionnaires de nos grasses et bourgeoises cités libérales, le jeune serait un danger pour lui-même et pour les autres. Il ne reste alors nul autre choix que de le contrôler, expliquent-ils en chœur. Une position paradoxale pour des sociétés qui ont fait du jeunisme publicitaire et du culte de la vie éternelle les leitmotivs justifiant la consommation irresponsable.

Cette pulsion qui pousse l’Ordre à harceler une catégorie de population dont il a fait son porte-drapeau dit beaucoup sur nos sociétés contemporaines. Pour mieux comprendre ce qui fait du jeune un enfer, n’oublions pas, à la suite de Bourdieu, que la jeunesse n’est qu’un mot1. Il faut alors s’atteler à comprendre ce que celui-ci peut signifier dans la bouche des agences du pouvoir.

Tu vas d’abord me soigner cette vilaine peau

Le jeune, c’est d’abord une catégorie générationnelle déterminée de manière foncièrement arbitraire par une instance bureaucratique. Cela peut aussi bien être le 15-25 ans que le 12-30 ans, à la louche… Le fait que ladite génération ne soit nullement réductible à une classe d’âge cohérente mais puisse au contraire être divisée en unités distinctes ou en groupes ayant partagé une même expérience importe peu2. Il ne s’agit pas tant de faire écho à une réalité sociale qu’à un impératif de gestion à la fois technique et biologique en produisant une catégorie.

Le constat initial est le suivant : Le jeune se répand. Inexorablement. En tout cas, c’est bien ce que l’ordre libéral semble lui reprocher. Et sa tendance naturelle à venir batifoler librement en place publique trouble la quiétude de l’espace marchand. Pour cette raison, il est nécessaire, voire indispensable, de trouver quelques subterfuges alambiqués pour l’en éloigner.

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Diane Arbus, « Patriotic young man »

À ce jeu, il n’est pas surprenant de constater que les plus libéraux sont bien souvent les plus retors. Alors même qu’elle s’apprête à privatiser sa police (oui, oui, ils peuvent le faire), la Grande-Bretagne demeure la principale terre d’innovation en manière d’anti-jeunisme primaire. Incapable de comprendre les événements de l’été dernier autrement qu’en y voyant la preuve du nihilisme d’une « jeunesse » dénuée de valeurs, le royaume d’Albion a depuis longtemps fait la démonstration de la capacité de ses municipalités à se munir de dispositifs coercitifs visant directement le jeune, catégorie biologique d’essence anarchique et parasitaire. On connaissait l’alarme Mosquito, qui émet un son suraigu audible uniquement par les moins de 25 ans et vise ainsi à les faire fuir comme de vulgaires canidés. Les supermarchés avaient également expérimenté avec succès la diffusion de musique classique pour repousser des adolescents peu mélomanes. Dernière arrivée au rang des abjections anti-jeunes, l’initiative de la municipalité de Cardiff, qui projette d’installer dans la rue des réverbères spéciaux faisant ressortir l’acné des peaux juvéniles ; les adolescents à l’épiderme disgracieux seraient ainsi contraints à la fuite pour éviter l’humiliation3. Cynique, peu élégant, mais efficace.

La fonction première de ces mesures n’a évidemment pas grand chose à voir avec les problèmes de peau. Il s’agit avant tout de « lutter contre les comportements anti-sociaux  ». La solution prisée en la circonstance est donc de renvoyer la catégorie discriminée dans son salon, où elle pourra à loisir s’abrutir devant sa télévision, dans l’isolement du contrôle familial. Un procédé remarquablement banal qui remet la famille devant ses responsabilités de première institution coercitive de l’ordre social. Au passage, ladite famille devient unique responsable des débordements du jeune et donc la cible de sanctions potentielles. Si on s’échine à renvoyer les moins de 25 ans dans leurs foyers, c’est également pour assouvir cette pulsion typiquement bureaucratique : classer et ordonner.

Le bon jeune

Pour le système, être jeune ce n’est pas seulement appartenir à une simple catégorie démographique, c’est d’abord faire preuve d’un certain état d’esprit. Ici, l’Ordre ne se contente pas d’une schématisation basique mais s’essaye à faire preuve de psychologie pour mettre à jour ce grand secret : qu’est-ce qui fait qu’un jeune agit d’une manière aussi jeune (au sens qu’il nous emmerde avec ses comportements anti-sociaux) ?

La concision qui caractérise l’expert en jeune permet à celui-ci d’apporter cette réponse implacable : le jeune se caractérise par son irresponsabilité. Cependant, l’érudit, qui se targue aussi de faire preuve de nuance, s’empresse d’ajouter qu’il existe deux types d’irresponsables, le bon et le mauvais.

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Diane Arbus, « Boy with the Straw Hat Waiting to March in a Pro-war Parade »

Le bon jeune pose peu de problèmes, il faut l’accepter tel quel, puisqu’il est à l’image de la formule publicitaire de l’irresponsabilité cool : futilité et vanité, le tout saupoudré d’une imbécile fraîcheur. Souris, danse et consomme, et surtout ne réfléchis pas. Il faut nécessairement avoir un boulot, un diplôme à la rigueur, mais ne surtout pas remettre en cause les structures sociales qui, tu le comprendras quand tu seras grand, fonctionnent parfaitement. Ainsi tu pourras rester jeune, c’est-à-dire être parfaitement irresponsable, et être appréciable à l’aune des standards de la société marchande.

Pour promouvoir cette figure, la télé-réalité est l’espace idoine. La mise en scène de la caricature dans un contexte de « réussite » sociale permet la représentation des traits constitutifs du bon jeune, réduit au statut d’imbécile heureux. À cet égard, la mémorable (ou pas) émission de télé-réalité « Les Ch’tis à Ibiza » semble être riche d’enseignements. Les « jeunes » sélectionnés ne sont pas seulement des stéréotypes du fêtard inculte rehaussé d’une bonne dose d’accent chtimi, ils sont également désireux de trouver un travail et multiplient à cette fin les essais dans différentes boîtes qui présentent leur précarité comme un privilège. Dans ce contexte, le bon jeune est heureux, il en veut et ne se pose pas de question. Il faut dire que la « Prod », alias le Système, prend soin de contrôler la totalité de son quotidien, et de travestir l’effrayante banalité du travail en une flamboyante exception.

… et le mauvais jeune

Sur l’autre versant de la montagne sociale, il y a le mauvais jeune. Cette espèce totalement irresponsable, qui menace le système bien ordonné du Juste Profit et de la Sainte Tolérance. Pour satisfaire au cliché, il faut de préférence qu’il s’agisse d’un chômeur, d’un déclassé refusant les joies de l’intérim et donc relevant forcément des qualificatifs suivants : fainéant, voleur, violent, obsédé… Il peut arriver, cerise sur le gâteau, que le mauvais jeune soit issu de l’immigration. Casquette, verlan et cage d’escalier viennent alors compléter le cliché d’une sous-espèce problématique entre toutes, le « jeune musulman », lequel n’a visiblement pas compris les bienfaits de l’ordre social républicain, égalitaire et laïc où tout le monde a sa chance du moment qu’il ferme sa gueule, porte un costard et vote à droite. Nadine Morano, experte avisée en matière d’intégration, pourra alors lui conseiller, dans un premier temps, de délaisser ses attributs pour prouver sa bonne volonté.

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Diane Arbus, « Boy with toy grenade »

Mais ce n’est là que le premier moment de la réponse du système. Ce mauvais jeune, il convient ensuite de le protéger contre lui-même. C’est ainsi que l’âne Ciotti proposait en 2009 d’établir un couvre-feu pour « protéger les mineurs  ». Pour cet esprit d’élite, la mesure représentait dans le même temps une bonne manière de « responsabiliser les parents ». Joli raisonnement, qui débouche sur cette situation ubuesque : sont infantilisés aussi bien le mineur enfermé que le parent culpabilisé. Il revient donc à l’État de s’assurer de la prise en charge de tout ce petit monde par des individus responsables. La gente policière, déjà bien occupée à éviter de prendre des plaintes pour ne pas faire gonfler les chiffres de la délinquance (selon les consignes de son Ministère toujours soucieux du bien public), sera heureuse d’apprendre que son domaine de compétence s’est encore étendu au baby-sitting. L’alternative, à en croire Ciotti, c’est que ces jeunes deviennent « des délinquants à vie  ». Pour parer ce risque, l’homme politique/éducateur spécialisé proposait tout bonnement de supprimer les allocations familiales. Admirable esprit qui assemble les idées et résout les problèmes posés par la violence du système en supprimant les moyens d’adoucir cette dernière.

Le traitement appliqué aux mauvais jeunes débouche sur l’irresponsabilisation massive du corps social, et sur la légitimation concomitante des structures de contrôle. C’est là tout l’objet de la gestion biopolitique : l’emprise du pouvoir est légitimée au nom de la sécurité et du bien-être4. Le contournement des lois censées encadrer l’ordre libéral est rendu acceptable sous couvert de protection. Quoi de plus légitime, alors, que de viser ceux qui sont irresponsables, c’est-à-dire incapables de savoir ce qui est bien pour eux.

Dégage, vieux con !

Quand un gamin remet en cause l’ordre social, qu’il ne juge finalement pas si juste et sécurisant que ses thuriféraires cherchent à le faire croire, ceux-ci ne peuvent l’accepter. Les tenants du système sont d’autant plus irrités que tant d’impudence sous-entend la revendication de l’égalité. La contestation devient alors synonyme d’irrationalité précisément parce qu’elle émane d’une catégorie de « jeunes ». Il n’y a rien de plus facile pour discréditer un soulèvement qu’on ne comprend guère que de le qualifier de «  chahut de gamin », comme le fit naguère un dirigeant du FLN, incapable à l’image de la quasi-totalité de la classe dirigeante algérienne de comprendre l’insurrection qui secoua le pays en octobre 19885.

Le paternalisme est une composante essentielle de la rhétorique de l’Ordre. En France, on retrouvera ce réflexe dans la bouche des plus éminents procrastinateurs de la droite réactionnaire et phallocratique. Premier d’entre eux, Eric Zemmour en donnait un bel exemple au moment de la réforme des retraites en 2010, alors que la présence des lycéens et des étudiants dans les cortèges permettait aux médias de mettre en scène la « radicalisation » du mouvement. Soucieux d’épargner à la jeunesse une manipulation, l’éditorialiste, usant de toute sa morgue, la prévenait qu’en descendant dans la rue, elle devenait de fait constitutive de la contre-société.

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Diane Arbus, « Teenage couple on Hudson Street »

La jeunesse représente une catégorie de nouveaux entrant dans le monde. Une catégorie qui revendique le droit au travail et à la jouissance des biens. En tant que telle, elle se heurte naturellement à la résistance des catégories des ayant-parts, ceux qui sont déjà bien installés et qui ne souhaitent donc nullement voir leur situation contestée. Ainsi, tant sur le plan économique que politique, on peut énoncer une définition du jeune et du vieux qui est largement étrangère à la notion d’âge : le premier intègre la société, le second refuse de partager le capital social qu’il a accumulé.

Dans l’arène politique ou économique, la catégorie « jeune » est avant tout celle de ceux à qui la société refuse une part par conservatisme. C’est une classe de sans-parts, une classe du litige démocratique6. Elle est intrinsèquement liée à l’idée de remise en cause de l’ordre social, ne serait-ce que par sa nécessaire introduction à celui-ci. L’idée de jeunesse est par conséquence liée à la contestation et au rajeunissement des structures, à la « révolution » au sens large. Sortie des clichés de l’irresponsabilité, du comportement anti-social, sortie de son sens bureaucratique, elle est avant tout synonyme de mouvement, de passage d’un relais que les « responsables » rechignent par nature à accepter. C’est pourquoi elle est intensément discriminée par les discours réactionnaires.

Retourner le procédé d’irresponsabilisation

Constatons pour terminer avec effarement qu’un Résident-Candidat peut se permettre de mettre en scène son soi-disant « discours aux jeunes » après avoir laissé ses féaux discriminer à tout-va des années durant. L’amnésie inconsciente du politicien (ou anosognosie) n’est en fait que le symptôme d’une maladie plus grave : l’irresponsabilité chronique du responsable. Celle-ci touche sans discrimination les innombrables thuriféraires de l’ordre économique et politique mondial, ces libéraux foncièrement autoritaires qui se battent pour protéger l’inégalité qui serait, à les en croire, la forme naturelle des systèmes humains. Oublier ce que l’on dit et ce que l’on fait demeure le meilleur moyen de justifier des comportements chroniquement amoraux et dévastateurs.

À cet égard, il est nécessaire d’opérer un renversement de la notion d’irresponsabilité situé au centre du discours de l’Ordre. Discriminer ceux qui veulent rompre avec un système mortifère, c’est être soi-même irresponsable. Ainsi sont donc les cyniques qui se réfugient dans les méandres du système bureaucratique pour masquer l’anarchie ordonnée qu’ils entretiennent. Le comportement anti-social, est l’œuvre du technocrate, du banquier, du politicien. De fait, rien n’est plus irresponsable que les institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale) qui réunissent ces trois professions, alors même qu’elles sont objectivement responsables de tant de crises déclenchées du fait de l’application brutale de l’agenda néolibéral7. Une fois parvenu à ce constat, il est légitime, afin de protéger la société, de retourner contre les instigateurs de la biopolitique les mesures de contrôle qu’ils souhaitent voir étendues. Il est légitime, finalement, de leur demander de quitter l’espace public et rentrer regarder la télé dans leur salon. Il est légitime de leur permettre de grandir à leur tour.


1 Pierre Bourdieu, La jeunesse n’est qu’un mot, 1978, Entretien avec Anne-Marie Métailié, in Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, Paris, 1984, pp.143-154.

2 Marc Devriese, Approche sociologique de la génération, Vingtième Siècle, n°22, avril-juin 1989, pp. 11-16.

3 Courrier International, 20 mars 2012.

4 Giorgio Agamben, Homo Sacer, éditions du Seuil, Paris, 1998.

5 Abed Charef, Un Chahut de gamin, Laphomic, Alger, 1990.

6 Jacques Rancière, Aux Bords du politique, éditions La Fabrique, Paris, 1998.

7 Bernard Conte, La responsabilité du FMI et de la Banque Mondiale dans le conflit en Côte d’Ivoire, Études internationales, volume 36, n°2, 2005, pp 219-229.

 

Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 30 juin, 2012 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 11 août 2012 à 15 h 52 min Diane Arbus écrit:

    L’auteur de ce texte a parfaitement ciblé le phénomène « jeunes » de notre époque, et les photographies de Diane Arbus ont vraiment bien été choisie !

    Répondre

    • le 11 août 2012 à 20 h 51 min lesoufflecestmavie écrit:

      Merci pour votre mot et votre humour !

      Répondre

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