COMMENTAIRES SUR « LA FAIM DU MONDE » DE HUGUES STOECKEL (René HAMM) + LES FAMINES OBJET GEOGRAPHIQUE ? (Thibault RENARD)

Commentaires sur « La faim du monde » de

 Hugues Stoeckel.

COMMENTAIRES SUR

René HAMM

La lecture indispensable du premier ouvrage de Hugues Stoeckel (1), d’une exceptionnelle densité informative (479 renvois de bas de page invitant à enrichir notre savoir), nécessite une concentration maximale et la mobilisation de l’ensemble des dendrites qui garnissent nos neurones. On en sort d’autant moins indemne que le professeur de mathématiques retraité réfute résolument le « devoir d’optimisme », cette « forme d’aveuglement » que beaucoup « d’écologistes » ( ?!?) instillent, par commodité, inconscience ou négation des réalités, dans leurs écrits.

Son propos se rapproche indéniablement davantage des thèses de Bertrand Méheust (2), de Jean-Christophe Mathias (3) ou de Jean Gadrey (4) que des « Apartés » de Cécile Duflot (5). Le Cassandre éclairé jette à bas « la certitude qu’une conduite collective vertueuse suffirait à nous assurer un bel avenir ». Pour lui, les fariboles de la « croissance verte » et du « développement durable » (6), des « solutions dérisoires » uniquement destinées à « proroger la survie du système », « ne ralentissent même pas d’un iota la course vers l’abîme ».

Briser le quasi-tabou de la surpopulation

Du 1er janvier 2001 au 31 décembre 2005, le monde a utilisé un volume d’énergie (80% par les pays industrialisés, « riches », qui ne représentent que 20% de la population !) supérieur à celui des cinq premières décennies du siècle précédent. Alors que les réserves en brent (35% de la consommation globale), gaz, charbon, uranium… s’épuisent, les économistes orthodoxes, « nouveaux chiens de garde » (7) omniprésents sur les plateaux des télévisions et des stations radiophoniques, professent invariablement la fuite en avant, considérant que la disponibilité en capitaux, la « loi du marché », fixe les bornes du faisable. Or, selon l’auteur, les « grands » projets ne devraient plus être évalués en euros, dollars, yuans, mais quantifiés en millions de tonnes équivalent pétrole ou en « empreinte carbone ».

Contrairement aux leaders de son parti, qui n’affichent qu’une hostilité de façade au nucléaire (8), le membre, si atypique des Verts, dépeint « l’impasse » de cette filière aussi onéreuse que dangereuse, en particulier « le pari fou sur la stabilité de notre société » qui sous-tend la gestion des déchets hautement radioactifs « imposée à nos descendants sur des centaines de générations ». Il fustige en outre « l’aberration » du chauffage électrique, que nos gouvernants et EDF ont surtout favorisé à partir de juin 1981, afin d’écouler les surplus de courant et de légitimer le recours massif à la fission, au moment où un contexte moins plombé qu’aujourd’hui eût facilité l’engagement vers la si cruciale transition énergétique. Je rappelle qu’à l’époque, celui-ci figurait en toutes lettres dans les fameuses « 110 propositions pour la France » et que la part de l’électricité d’origine atomique n’était que de 38% ! Comme moi, Hugues Stoeckel s’insurge des sommes colossales englouties dans la construction des réacteurs. Si elles avaient été dévolues à celle des éoliennes et aux économies d’énergie, nos approvisionnements reposeraient largement sur des ressources régénératives et le casse-tête quant à l’enfouissement des résidus hyper-contaminés ne se poserait pas. Pourtant, il égratigne les thuriféraires du tout-solaire. Selon ses calculs, il faudrait plus de 300 000 kilomètres carrés de capteurs exposés de façon continue, sans nuages, et perpendiculairement aux rayons dardés par l’astre du jour pour couvrir la totalité des besoins mondiaux actuels, dans l’hypothèse la plus sombre où les mieux lotis, donc nous y compris, ne réfréneraient pas leurs irresponsables habitudes de gaspillages. Le coût pour « fabriquer » et transporter les quinze mille gigawatts de puissance, malaisément stockables en l’état, à répartir surtout dans les zones désertiques : quelque 600 000 milliards d’euros. Le délire absolu ! Pour le conseiller municipal de La Petite Pierre (9), les vecteurs renouvelables ne combleraient jamais la déplétion pas si lointaine des éléments fossiles pour satisfaire les exigences surdimensionnées de neuf milliards de terrien(-ne)s à l’horizon 2050. De quoi susciter débats et controverses ! Le sexagénaire pourfend l’idée, que j’ai moi-même reprise telle quelle de Jean Ziegler (10), que l’abondance des denrées vivrières permettrait de nourrir douze milliards d’individus. Et quand bien même, ne conviendrait-il pas de juguler l’explosion démographique et de bannir toute « discrimination positive » envers les familles nombreuses, lesquelles jouissent en France de privilèges fiscaux pour le moins discutables ? En sus des facteurs généralement listés par les « lanceurs d’alerte » anti-productivistes pour expliquer l’accroissement de la famine dans le Tiers-Monde, l’érudit à contre-courant n’hésite pas à briser un quasi-tabou en y ajoutant la surpopulation. Car, sans les matières du sous-sol, en instance de raréfaction, seul un milliard d’êtres humains se sustenteraient à satiété. À méditer ! Rien qu’en songeant à cet aspect des dégâts provoqués par le bien mal nommé Homo sapiens, l’urgence d’amorcer une reconversion mue par une logique radicalement différente vouant les schèmes de l’ultra-libéralisme aux poubelles de l’Histoire, s’impose à tout bipède sensé, non ? « L’effet rebond d’une dénatalité » évacuerait non seulement le spectre d’une pénurie, mais offrirait également à l’humanité un gain substantiel en espace ainsi qu’un surcroît d’agrément. L’Alsacien juge sidérant que l’unique espèce dotée d’un néocortex très développé s’avère incapable de discerner une limite à sa propre prolifération.

« Gabegies faramineuses »

À l’instar du sociologue helvétique précité, il s’indigne des onze mille milliards de dollars que les États occidentaux ont réuni sur trois ans pour sauver du naufrage les parasites financiers après la faillite, le 15 septembre 2008, de la banque Lehman Brothers, officiellement liée à la « crise des subprimes » (11), alors qu’ils mégotent ignominieusement pour débloquer les trente milliards qui suffiraient pour éradiquer la faim, du moins à court terme. Il s’agit donc bien d’un « assassinat » (12) qui frappe trente-six millions de personnes par an (toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans). Que l’accès à la nourriture constitue une prérogative inaliénable, gravée dans le marbre de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée le 10 décembre 1948 à Paris par l’Assemblée Générale des Nations Unies, les spéculateurs et spoliateurs, ivres de cupidité, ainsi que les dirigeants politiques qui cautionnent leurs criminelles exactions s’en fichent comme d’une guigne ! La moitié des victuailles produites ne rassasie qu’un milliard et demi d’individus, soit 22% de la population. 40% des céréales cultivées et 75% des surfaces arables sont dédiées aux animaux d’élevage qui finiront en tranches ou boulettes dans les assiettes des carnivores de l’hémisphère nord.

Par ailleurs, qui avait noté que l’O.N.U avait déclaré 2011 « Année internationale de la forêt » et que cette dernière est « célébrée » chaque 21 mars (13) depuis 1972, sous l’égide de l’Organisation pour l’Alimentation et l’Agriculture, domiciliée à Rome ? Tous les ans, environ treize millions d’hectares disparaissent : coupes illégales par des trafiquants, saccages imputables à l’extraction de l’or et du cuivre, à la « libération » de pâturages pour le bétail, à la construction de routes, de barrages, d’oléoducs, ainsi qu’à la plantation de soja (Argentine Brésil, Paraguay…) ou de palmiers pour l’huile (Indonésie, Malaisie, Thaïlande…). La déforestation, qui pèse pour environ 17% dans les émissions de gaz à effet de serre, impacte très négativement le ruissellement des eaux, accentue l’érosion des sols, affecte la fertilité de ceux-ci et porte une atteinte gravissime à la biodiversité. Parmi les solutions susceptibles d’enrayer les dommages mentionnés en ces lignes et ces « gabegies faramineuses », le retour à la polyculture avec, à la clé, le recyclage des déchets organiques, et « la requalification de la production agricole en service prioritaire excluant toute accumulation de profits », en boostant l’essor du bio. La réorientation d’un secteur si déterminant pour notre survie gripperait le business et les stratégies expansionnistes des grands trusts, lesquels ont inondé le marché de 85 000 substances chimiques de synthèse. Autre signe de coupable égarement : les agrocarburants. Ainsi, pour un 4 x 4 roulant à l’éthanol, un plein de 80 litres engloutit 220 kilos de maïs, l’équivalent de la ration pour un campesino mexicain durant douze mois.

Il conviendrait de diviser immédiatement par quatre notre « empreinte écologique » (14) en nous recentrant vers les biens et services vraiment vitaux. Constatant que la délégation des pouvoirs à des élu(-e)s et gouvernants qui arrêtent des décisions échappant, pour l’essentiel, au contrôle des citoyen(-ne)s confine à un « régime oligarchique » (15), Hugues Stoeckel estime que « tout choix de production devra être validé en tant que réponse à un besoin prioritaire par l’échelon approprié ». Il n’oublie pas de critiquer le budget militaire (16) dont l’objet consiste à « détruire des vies à grande échelle » de même que le commerce des armes (17), des objections complètement étrangères aux pontes d’Europe Écologie/Les Verts (18). Préconisant le rétablissement de frontières étanches aux capitaux et marchandises afin d’assécher les paradis fiscaux, il proclame sa foi en « un mondialisme, nullement antinomique avec le localisme, ni avec la diversité linguistique et culturelle ». Les dilemmes qu’il énonce ne souffrent aucune ambiguïté : « la récession sans fin ou l’organisation démocratique d’une décroissance solidaire, la pénurie belligène ou la sobriété équitable ». Combien de nos contemporain(-e)s se déclareraient disposés à accepter un partage authentique, défini comme « la proscription de la liberté de s’enrichir au détriment d’autrui », et la frugalité comme « sort commun », à « changer leurs modes de vie à l’aune des périls » ?…
René HAMM

Bischoffsheim (Bas-Rhin)

Le 12 juin 2012

(1) Éditions Max Milo, janvier 2012, 319 pages, 16 €.

(2) « La politique de l’oxymore », La Découverte, avril 2009, 167 pages, 12 €.

(3) « Politique de Cassandre. Manifeste républicain pour une écologie radicale », Éditions Sang de la Terre, 1er trimestre 2009, 256 pages, 18,90 euros.

(4) « Adieu à la croissance – Bien vivre dans un monde solidaire », Les Petits Matins, décembre 2011, 214 pages, 15,20 euros.

(5) Avec Guy Sitbon, Les Petits Matins, Février 2010, 216 pages, 15,20 euros.

(6) Cf. par exemple l’excellent article « Le développement durable : une pollution mentale au service de l’industrie » de Benoît Eugène, dans le numéro 34 de la revue marseillaise « Agone », « Domestiquer les masses », 4ème trimestre 2005, 264 pages, 20 €, « Pistes pour un anticapitalisme vert », opuscule coordonné par Vincent Gay, Éditions Syllepse, Les Cahiers de l’émancipation, mars 2010, 132 pages, 7 euros, ainsi que les deux livres indiqués sous (2) et (3).

(7) Cf. le documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, qui, en-dehors des circuits de distribution mainstream, a attiré 202 099 spectateur(-trice)s en seize semaines.

(8) Sinon, auraient-ils (elles) avalisé « l’accord » du 15 novembre 2011 avec le Parti socialiste et se seraient-ils (elles) précipités pour obtenir deux fauteuils dans le cabinet Ayrault I ?…

(9) Bourgade bas-rhinoise de 624 habitants située dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord.

(10) Cf. « Destruction massive. Géopolitique de la faim », Le Seuil, octobre 2011, 352 pages, 20 €.

(11) Krach, dévoilé à partir de février 2007, des prêts hypothécaires à risque outre-Atlantique, que les emprunteurs, très souvent de condition modeste, ne parvenaient plus à rembourser.

(12) Jean Ziegler dans le bouquin mentionné sous (10).

(13) Gageons que cette « journée internationale » est aussi passée inaperçue que celle du lendemain, dédiée à l’eau, comme toutes les autres décrétées par l’O.N.U., sans que la thématique visée connaisse des retombées positives conséquentes !

(14) Concept forgé en 1994 par l’ingénieur en mécanique bâlois Mathis Wackernagel et l’économiste canadien de l’environnement William Rees, directeur du groupe de reflexion « Redefining progress », respectivement directeur de l’École de planification communautaire et régionale à l’Université de Colombie britannique à Vancouver. Ils explicitent leur outil d’évaluation et leur méthodologie dans « Notre empreinte écologique », livre sorti en septembre 1999 et republié aux Éditions Écosociété à Montréal en octobre 2009, 242 pages, 21,10 €.

(15) Je vous recommande l’essai de Hervé Kempf « L’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie », Le Seuil, janvier 2011, 192 pages, 14 euros.

(16) 41,23 milliards d’euros en crédits de paiement pour 2012.

(17) Chiffre d’affaires en contrats d’armements des cent principales firmes impliquées : 418,8 milliards de dollars en 2010 (plus 4,31% par rapport à l’exercice précédent), selon le compendium 2012 du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité, sis à Bruxelles.

(18) Sur « le changement de paradigme » qui devrait animer tout mouvement et parti écologistes dignes de ce nom, ne loupez pas le numéro 6 des « Nouveaux Cahiers du socialisme », intitulés « Écosocialisme ou barbarie ! », chez Écosociété à Montréal, automne 2001, 328 pages, 22 euros.

Les famines, objet géographique ?

somali10 FAMINE dans REFLEXIONS PERSONNELLES

Populations somaliennes dans la région éthiopienne de l’Ogaden

PLAN

I. Les famines : une question de disponibilité des denrées alimentaires :

A. Un monde scindé en deux ? Famine et représentations de la famine

B. L’influence du climat tropical et de la répartition de la population

C. Les nombreux apports de l’aide internationale

II. Les famines : une question de capacité d’accès aux denrées alimentaires :

A. La capacité à produire la nourriture : structures agraires en Afrique

B. La capacité à acheter la nourriture : des interférences nombreuses

C. Vers une aggravation de la situation ?

III. Brunel Sylvie, Famines et politique, 2002 : Une typologie des « famines modernes » :

A. Les famines niées

B. Les famines exposées

C. Les famines créées

Introduction

Courant août 2010, une forte sécheresse – accompagnée par des feux de forêt – s’est éternisée sur le territoire russe. Les récoltes ont rarement été aussi désastreuses, les pertes sont innombrables. L’embargo décrété sur les exportations de céréales par les autorités russes jusqu’au 1er janvier 2011 à été prolongé – d’après un discours de M. Poutin du 9 septembre 2010 – jusqu’aux prochaines récoltes. Cela pose de nombreux problèmes car la Russie est le troisième exportateur mondial de blé. Cela a donc occasionné une raréfaction de l’offre et ainsi une augmentation des prix du blé et dans son sillon celui des autres céréales. La situation géopolitique n’est pas la même qu’en 2007 – 2008 mais des émeutes de la faim sévissent à nouveau, à Maputo au Mozambique à la fin de l’année 2010 entre autres.

Qu’est-ce qu’avoir faim ? Nous reconnaissons cette sensation dans notre ventre et nous n’avons aucun problème pour satisfaire ce manque. Le problème tient au fait que 850 millions d’êtres humains sur terre sont dans l’incapacité de l’assouvir. Or, de la faim à la famine, il n’y a qu’un pas. Vous pouvez perdre jusqu’à 50% de votre poids. Votre peau devient toute fine, raide, pâle, froide. Vos cheveux deviennent secs et commencent à tomber. Après 8 à 12 semaines, vous mourrez de faim. Les famines – à la différence des disettes qui sont des périodes temporaires de pénurie – apparaissent quand la situation alimentaire, déjà précaire, devient critique et entraîne une surmortalité ou forte hausse de la mortalité. C’est donc un phénomène qui touche des groupes humains entiers, les habitants d’une même région. La famine fait appel à la satisfaction de « besoins quantitatifs » ou « food security » en anglais, sinon on parle de malnutrition. À savoir, le seuil de sous-alimentation est de 2500 kcal par jour et par personne pour un individu « moyen » vivant dans des conditions « moyennes ».

Où peut-on mourir de famine ? On parle souvent d’un « mal africain » mais les émeutes de la faim nous rappellent que la plupart des PED peuvent la connaître. La différence c’est qu’en Afrique la peur a laissé place à la tragédie.

Pourtant ne peut-on pas espérer la voir disparaître ? En effet, il y a un siècle et demi la famine était partout : Bihar, Irlande, Ukraine, Chine etc etc. Les « territoires de la famine » tendent à se restreindre, leurs dynamiques changent. Nous n’aborderons ici que les famines modernes, formule presque irrévérencieuse. En effet, il est nul question de faire un historique des famines. La géographie se traite dans le présent, au travers des faits directement ou indirectement observables.

Pourquoi traiter de la notion de « famine » en Géographie ? La famine fait appel à de nombreuses branches de la géographie ainsi qu’aux concepts et outils qu’elles emploient : on peut par exemple la cartographier, et elle fait appel :

- au système-terre (nature du sol et milieu tropical),

- à la Géographie sociale et culturelle (les comportements démographiques, les représentations et perceptions qu’on se fait des famines),

- à la Géographie du mouvement (flux d’argent et migrations, fuir la famine),

- à la Géographie rurale et même urbaine ( structures agraires, aménagements périurbains et famines),

- à la Géographie appliquée (gestion des risques, prévention) et impliquée (relation des géographes et de l’humanitaire, engagement politique)

- à la géopolitique (tensions, minorités, la relation du pouvoir à l’espace)

Ainsi la problématique qui ressort est la suivante :

Les mécanismes qui aboutissent aux « famines modernes » – essentiellement africaines – sont-ils liés à une mauvaise organisation et à une mauvaise gestion de l’espace ? Peut-on faire un lien entre régimes non démocratiques et famine ?

Comprendre la famine, c’est avant tout comprendre pourquoi il n’y a pas assez de nourriture pour ses victimes mais c’est surtout comprendre qui ne peut pas – 10000 ans après la révolution néolithique – avoir accès à cette nourriture. Enfin, il serait intéressant de proposer une typologie des « famines modernes ».

Développement

I) Les famines : une question de disponibilité des denrées alimentaires

A) Un monde scindé en deux : famine et représentations de la famine

famine10 GUERRE

La sous-alimentation dans le monde

(On peut dessiner la ligne Nord-Sud pendant l’exposé)

 

Non Willy Brandt ne s’était pas trompé quand en 1980 il a mis au point la ligne Nord-Sud dans son rapport éponyme, sous titré : Un programme de survie. Ici, la ligne s’adapte à la cartographie de la sous alimentation mondiale qui comprend de manière majoritaire des PED et des PMA. Aujourd’hui la famine scinde donc le monde en deux parties : d’une part ceux qui la vivent et qui en meurent encore et d’autre part ceux chez qui elle a laissé des traces indélébiles – notamment à travers la culture.

Dans les pays du nord, deux choses influencent nos représentations des famines :

C’est tout d’abord la littérature. Zola dans La Terre parlait de ces : « épouvantables misères, pendant lesquelles les gens broutaient l’herbe des fossés ». La littérature française regorge de ces malheureux souvenirs, de descriptions allégoriques qui familiarisent encore les lecteurs européens avec ces maux disparus de leur continent. Comme le rappelle Roger Brunet, dans son dictionnaire intitulé Les mots de la Géographie, on la retrouve même dans les « contes pour enfant » (ceux que l’on perdait dans la forêt faute de pouvoir les nourrir) ou dans les fables que l’on doit encore apprendre par coeur à l’école élémentaire ( je veux parler de cette cigale imprévoyante allant « crier famine »).

C’est également le rôle des médias. On a tous en tête les photographies des enfants squelettiques du Biafra apparues au grand public dès 1968. Cela a indéniablement transformé notre représentation de la famine : c’est en effet la première famine médiatisée. Ces enfants souffraient effectivement de la famine – ils n’avaient strictement rien à manger – mais quelqu’un de maigre, qu’il soit africain ou pas d’ailleurs, peut souffrir d’autres maux comme le Sida ou la malnutrition par exemple. Et puis comme le faisait comprendre Victor Hugo dans Les Misérables : on ne s’aperçoit pas que Fantine est touchée par la famine par sa maigreur mais plutôt par l’odeur quelle dégage.

Aujourd’hui les famines touchent quasi exclusivement des pays africains et c’est pour cette raison que notre étude est exclusivement continentale. Sur ce continent, on recense 17 grandes famines depuis celle du Biafra de 1968-1970. Outre les famines qui causent la perte de milliers de vies humaines on voit l’apparition d’espaces dits de pénuries alimentaires graves et qui concernent plutôt le concept de « faim chronique » plutôt que de « famine ». Pourtant les pénuries alimentaires graves sont un préalable au déclenchement des famines. On remarque que ces États sont répartis en Afrique de l’Est (Soudan, Ethiopie), en Afrique Centrale (Rép. Centrafricaine, Rép. Démocratique du Congo, Congo Brazzaville) et en Afrique australe (Angola et Zimbabwe). La situation au Sahel et dans le Golfe de Guinée est également très préoccupante.

image 2 "Les Famines"

Ainsi l’Afrique concentre à la fois l’essentiel du phénomène qu’il nous est donné d’étudier mais c’est également ce continent qui a peu à peu transformé nos représentations de ce phénomène – au même niveau que nos classiques.

B) L’influence du climat tropical et de la répartition de la population :

Si ce phénomène touche aujourd’hui essentiellement l’Afrique le problème vient-il du milieu dans lequel vivent ces populations, faut-il être déterministe ? Pourtant comme on l’a vu auparavant, les famines étaient auparavant développées en climat tempéré, en Europe ou en Asie. Pourtant, il existe toujours un discours qui vise à dire que le monde tropical, parce qu’il est pauvre, est particulièrement exposé aux catastrophes. Sylvie Brunel affirme d’ailleurs le contraire en appuyant sur le fait qu’il existe des tropiques développés comme la Floride ou une partie du Japon (Kyushu- Shikoku) seulement ils ne subissent pas les mêmes risques naturels.

On peut tout de même retenir des risques naturels bien connus (grossièrement) :

- Dans le sud-ouest du Sahara il existe une mousson africaine qui au contraire de celle de l’Asie est totalement inconstante et conduit à des périodes très longues de sécheresses. Cela dure par exemple depuis trente ans dans le Sahel.

- La répercussion du phénomène El Nino en particulier en Afrique Australe entraîne la désertification des terres.

- Risques d’inondation en Asie du sud et du Sud-est

Pourtant la Corée du Nord a connu la famine au milieu des années 1990 alors qu’elle a un climat continental froid.

Sur les 850 millions de personnes qui sont actuellement touchés par la sous-alimentation les ¾ sont des paysans (pas de chiffre pour les famines). Le problème serait-il que la densité de population de certaines régions rurales amène à une faible production par exploitation ? Serait-on trop nombreux pour éviter les famines ?

Malthus, dans son Essai sur le Principe de la Population publié en 1798, affirme que les famines sont inévitables… sauf si les hommes acceptent de limiter leur nombre. Actuellement, le milieu scientifique dément globalement cette thèse. Pourtant, certains géographes sont toujours malthusiens et n’ont pas forcément entièrement tort :

- Observation de la poursuite de la croissance démographique en Chine ou en Afrique alors que la situation est précaire pour les populations préexistantes.

- Ce phénomène amène à un déboisement, à une déforestation, à une pollution et une désertification des sols

Jusqu’à présent, la production alimentaire a suivi la croissance de la population et globalement les disponibilités alimentaires mondiales sont suffisantes, en principe, pour nourrir la totalité de la population mondiale. Chaque être humain dispose en principe de 20% de nourriture en plus entre 1970 et 2010 (or dans ce même laps de temps, la population est passée de 3,5 milliards à 7 milliards).

Même dans les pays pauvres, il n’y a pas forcément de lien direct entre densité de population et faim.

Exemple : En Afrique, les famines se sont répandues dans certains pays «vides» tels le Congo et le Soudan (densité rurale inférieure à 10hab/km2) alors que dans certains pays plus peuplés comme le Sénégal (40hab/km2) il n’y en a pas eu. En revanche, en 1974, quand le Bangladesh connaît les pires inondations de sa récente histoire la densité de population est en cause indirectement.

Trop de population à nourrir dans un espace trop réduit amène à une limitation des stocks de denrées alimentaires. Si une catastrophe naturelle se déclare, les populations ont peu de chance d’échapper à la famine.

On peut donc dire que le climat et la densité de population ne sont pas les causes des famines mais que ce sont des facteurs aggravants en ce qui concerne la disponibilité des denrées.

C) Les nombreux apports de l’aide internationale :

Il existe des systèmes d’aide internationale compétents qui surveillent l’évolution de la situation alimentaire dans le monde.

Les signes précurseurs de la famine sont bien connus et suivent toujours les mêmes logiques :

1 – Disparition des réserves alimentaires : période de soudure ( de mai à août au Sahel)

2 – Recours à la cueillette ou à la chasse

3 – Départ des hommes, signe de malnutrition aiguë chez les enfants, sous alimentation chronique.

Les grandes agences d’aide peuvent coordonner des programmes de lutte contre la faim à l’échelle régionale. Le 1er donateur d’aide ds le monde est l’UE : cf la Convention de Lomé qui unit depuis 1975 les pays européens aux pays de l’ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) :

- Un volet commercial : possibilité pour les ACP d’exporter sans droits de douane, leurs produits vers l’UE.

- Un volet de coopération : financement de programmes de développement ds les ACP.

De nombreuses agences des Nation Unies travaillent à lutter contre la faim. Leurs moyens d’action leur permettent d’intervenir à l’échelle d’une région entière :

- la FAO (Organisation des NU pour l’alimentation et l’agriculture) gère les systèmes d’alerte précoce et prévient le monde lorsque la pénurie alimentaire menace certaines régions. Elle coordonne aussi les grands centres agronomiques et travaille à l’augmentation de la production agricole des zones déficitaires.

- le PAM (Programme Alimentaire Mondial) gère l’aide alimentaire, distribuée aux populations dans les situations d’urgence par les organismes humanitaires. L’action de terrain n’est cependant pas suffisante pour éviter durablement la faim.En 2008, le PAM a nourri 102 millions de personnes dans 78 pays et a ainsi livré 3,9 millions de tonnes d’aliments. L’Ethiopie concentre 45% des aides du PAM.

- le HCR (Haut-Commissariat pour les Réfugiés) prend en charge les premières victimes de la faim qui sont les personnes réfugiées. Assistance dans les camps.

- le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) lutte essentiellement en amont des problèmes observés, contre la pauvreté.

Il existe aussi des milliers d’ONG qui opèrent directement sur place ou qui reversent leurs fonds aux organismes des Nations Unies. On peut citer Action contre la faim dont le siège est à Paris. Les rapports d’activités 2009 de cette ONG sont les suivants : 964 395 personnes ont bénéficié de leurs programmes de « sécurité alimentaire et moyens d’existence », 8118 tonnes de nourriture ont été distribuées en 2009 et près de 2 millions de kilos de sécurité alimentaire (nourriture, argent, coupons, animaux, semences outils…) ont été distribués.

Ainsi on voit bien que la question des famines est évidemment liée à la disponibilité des denrées. Seulement afin d’enrayer ce phénomène il convient de comprendre ses mécanismes et ainsi de s’attacher à voir les problèmes de capacité d’accès aux denrées alimentaires.

II) Les famines : une question de capacité d’accès aux denrées alimentaires

A) La capacité à produire la nourriture : des structures agraires dépassées, l’exemple de l’Afrique

Les structures agraires regroupent les conditions sociales et foncières, ainsi que les conditions de marchés. Ainsi elles prennent en considération l’aménagement des espaces agricoles : de la distribution parcellaire à la mise en place d’une logistique de transport des productions. Si l’on a montré que le climat et la densité de population n’empêchaient pas les sols de la zone tropicale de nourrir leurs habitants il convient de revenir en amont et de comprendre pourquoi ces sols restent soit incultes soit peu performants – particulièrement en Afrique. La question est en fait de comprendre pourquoi des populations ne peuvent pas avoir accès aux infrastructures qui amélioraient leur situation économique. Pour reprendre sur Malthus, il n’avait pas pris en compte une donnée simple : la pression démographique incite les agriculteurs à adopter d’autres techniques agricoles. La productivité s’accroît ainsi mais l’Afrique est restée globalement en arrière de cette évolution.

La production agricole ds le monde se répartit en fonction des sommes et de l’intérêt que les différents Etats accordent à l’agriculture :

-  En Occident, les agriculteurs sont peu nombreux mais leurs activités – ou autres – sont subventionnées.

-  Dans les pays pauvres, les agriculteurs sont très nombreux mais peu aidés. Ils doivent affronter la concurrence des pays riches alors que leur productivité reste faible.

Pierre Gourou analysait le niveau de développement d’une société par la capacité dont elle fait preuve pour maîtriser et aménager son milieu naturel. La maîtrise de son espace par une société dépend de la qualité et du volontarisme de ce qu’il appelle les « structures d’encadrement ». En effet, partout où l’agriculture n’évolue pas, la faim s’installe.

Mais alors, pourquoi l’Afrique est un cas particulier ?

Pendant longtemps, les densités de population étaient tellement faibles que les paysans pouvaient se nourrir grâce à l’agriculture itinérante sur brûlis, mais ils connaissaient de fréquentes disettes quand les pluies manquaient. Au début du XXè siècle, les Européens viennent de coloniser l’Afrique, développent des cultures de rente (café, cacao…) dont les récoltes sont exportées vers l’Europe. En 1960, au moment où les États deviennent indépendants, l’Afrique connaît une période de bonne pluviosité, qui entraîne des récoltes abondantes. Les nouveaux États, dont le rôle est essentiel, définit les secteurs prioritaires et croient qu’ils vont pouvoir prélever des richesses de l’agriculture pour financer les villes et l’industrie. Pourtant 90% des actifs sont des ruraux. Les paysans doivent payer toutes sortes de taxes et d’impôts. Comme le dit Sylvie Brunel, ce choix des dirigeants était conseillé par des experts étrangers très actifs dans les capitales africaines. Mal rémunérés pour leur travail, ils ne sont pas encouragés à produire plus. L’irrigation reste très peu développée, les récoltes dépendent des caprices de le pluie. La situation se dégrade très vite et au début des années 1970 la sécheresse revient (famine au Sahel). Les populations sont devenues trop nombreuses dans les campagnes par rapport à ce que donne la terre et l’agriculture n’évolue pas : elle est considérée comme un travail ingrat et mal payé. Aujourd’hui, les rendements agricoles restent très faibles. La situation pourrait donc être différente si les États décidaient de mieux rémunérer les agriculteurs pour leur travail.

À la différence de beaucoup d’États d’Asie et d’Amérique Latine qui ont opéré une révolution verte pour augmenter le rendement à l’hectare, l’Afrique noire n’a ni créé un système d’irrigation performant, ni dressé une politique de distribution cohérente des terres, ni subventionné ses agriculteurs, ni créé des infrastructures d’importations et d’exportations dans les campagnes.

À cela, Amartya Sen, qui a reçu le prix nobel d’économie en 1998, ajoute que cette réflexion ne suffit pas à expliquer la persistance des famines, car presque toutes les grandes famines des cinquante dernières années sont survenues dans un contexte où la production de nourriture n’avait globalement pas baissé. C’est la survenue de la famine, parce qu’elle affecte les capacités de production d’une partie de la population, désormais trop affaiblie pour travailler, qui entraîne, les années suivantes, une chute de la production alimentaire. Ainsi la famine ne serait qu’un maillon d’un cercle vicieux.

B) La capacité à acheter la nourriture : des interférences nombreuses

1er problème : Il faut de l’argent pour acheter de la nourriture quand on en manque.

En 1981, Sen publia Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation, un livre dans lequel il démontre que les famines ne sont pas seulement dues au manque de nourriture mais aussi aux inégalités provoquées par les mécanismes de distribution de la nourriture. L’intérêt que porte Sen pour la famine lui vient de son expérience personnelle. À 9 ans, il fut témoin de la famine au Bengale de 1943 pendant laquelle moururent trois millions de personnes. Sen a conclu plus tard que ce désastre n’avait pas eu lieu d’être. Il pense qu’il y a eu, à cette époque en Inde, un approvisionnement suffisant : la production était même plus élevée que pendant les années précédentes où il n’y avait pas eu de famines. Mais la cause de la famine de 1943 est le fait que la distribution de nourriture a été gênée parce que certaines catégories de la société (ici les travailleurs ruraux) avaient perdu leur emploi et donc leur capacité à acheter de la nourriture.

2è problème : Ce sont toujours les mêmes personnes qui manquent d’argent et donc de nourriture.

Toujours selon Amartya Sen il n’y a pas de lien direct entre le niveau des disponibilités alimentaires et la survenue des famines. Dans tous les cas, seuls certains groupes sociaux bien particuliers sont touchés, parce que leur statut, considéré comme inférieur, ne leur donne pas accès à l’alimentation. Aussi, toutes les famines qui se sont produites dans la période contemporaine auraient pu être évitées si les autorités politiques des territoires concernés avaient agi pour restaurer l’accès à la nourriture des groupes les plus vulnérables.

Exemple : la pénurie alimentaire de l’Ogaden en Éthiopie (77 et 2000) était pourtant annoncée depuis 2 ans par les organisations humanitaires sans que le gouvernement éthiopien leur permette de mettre en place une politique d’assistance. Cette pénurie frappe des minorités d’origine somalienne. Elle survient à point nommé pour permettre à l’État éthiopien, engagé dans la guerre avec l’Érythrée, de recevoir une aide alimentaire.

Aussi on remarque sur la carte de l’Afrique qu’à chaque fois qu’une famine éclate un conflit armé existe. La nourriture est une arme de guerre, pour cela il suffit de faire un embargo sur les importations de céréales dans certaines régions sécessionnistes ou ennemies par exemple (Biafra en 1968) jusqu’à ce qu’elles se meurent.

Ainsi la définition de famine évolue : Sylvie Brunel dans son ouvrage intitulé Famine et politique « La famine désigne les peuples qui, à un moment donné de leur histoire, voient nier leur statut social et politique, leurs droits fondamentaux en tant qu’êtres humains. »

C) Vers une aggravation de la situation ?

1er problème : La déréglementation des marchés céréaliers et le dumping

Le dumping désigne la vente à perte, c’est-à-dire le fait de vendre un produit à un prix inférieur au prix de revient pour éliminer la concurrence ou pour écouler des surplus.

Depuis les années 1980, les marchés céréaliers ont été déréglementés. À cet égard, les prêts de la Banque mondiale – dont ont besoin en général les pays touchés par la famine – exigent la levée des barrières commerciales sur les importations de produits agricoles de base. Ces mesures, ainsi que d’autres, ont mené les producteurs agricoles locaux à la faillite
(JADOUL, Xavier – Chargé de projets Amérique latine à ENTRAIDE ET FRATERNITÉ – ANTIPODES, revue de geographie anglo-saxonne radicale et marxiste, n°182, 2008/09, P. 14-20). Selon Xavier Jadoul, les ONG qui soutiennent la relance d’une production locale semblent bien impuissantes face au dumping des multinationales et aux distributions du PAM, qui modifient les habitudes alimentaires. Ainsi on peut se demander si enrayer les famines de cette manière – c’est à dire par la donation ou la vente à bas prix de denrées alimentaires – est réellement la bonne solution. Si elle donne accès à la nourriture ce n’est pas une solution durable.

Exemples : Le Malawi et le Zimbabwe étaient auparavant des pays prospères en excédent céréalier (il faut tout de même mettre en parralèle ce phénomène avec l’expropriation des fermiers blancs à la fin de la politique d’apartheid…), le Rwanda était pratiquement autosuffisant en matière alimentaire jusqu’en 1990, date à laquelle le FMI a accepté le dumping des excédents céréaliers de l’Union européenne et des États-Unis sur le marché intérieur, précipitant ainsi les petits agriculteurs en faillite. En 1991-1992, la famine a frappé le Kenya, un pays qui connaissait un succès pour ses surplus céréaliers.

Ainsi il semble que le mécanisme des famines est complexe et fait appel aux effets pervers de la mondialisation. En 2007-2008 le problème s’est inversé. La dépendance envers les marchés mondiaux et la disparition progressive des exploitations dans certains pays d’afrique a débouché sur une crise grave. En 2007-2008, les prix des céréales ont explosé, les États africains ont eux-aussi dû augmenter leurs prix de revente. Cela a abouti à des émeutes urbaines, lieu du pouvoir et de la contestation. Cela semble être parti pour recommencer actuellement avec l’augmentation de 30% du blé entre août 2009 et août 2010.

2e problème : Malgré leur poids et leurs moyens, les agences des NU et les ONG peuvent difficilement s’opposer aux Etats.

Si le désastre initial est bien causé par la nature, la famine, elle, est le résultat de l’action des hommes. Elle n’a rien de naturel puisque si l’aide était bien parvenue aux victimes, celles-ci ne seraient jamais mortes de faim.

Exemple : quand la sécheresse a frappé les peuples nomades du nord du Sahel, au début des années 1970 puis au début des années 1980, les tonnes d’aide envoyées ne sont pas parvenues à ces peuples considérées comme des citoyens de seconde zone : l’aide s’est accumulée dans les villes.

Le Rapport critique d’Action contre la faim 2009 est criant :

« Les conditions de nos interventions ont malheureusement continué de se dégrader au cours de l’année 2009. La réduction de l’espace humanitaire s’est encore accélérée et l’accès aux victimes devient de plus en plus problématique pour nous partout dans le monde. Le président soudanais qui nous a expulsés du Darfour en mars 2009, refuse de facto l’aide humanitaire aux 450 000 personnes que nous soutenions• »

Ainsi on peut se demander si le philosophe Jean-François Revel n’avait pas raison dès le début en créant le concept de droit d’ingérence humanitaire en 1979 qui permet la remise en cause de la souveraineté des États en cas de troubles graves.

Car c’est bien un problème d’accès aux denrées plus qu’un manque de disponibilité des denrées qui cause les famines dans le monde, aujourd’hui. La famine est donc une question éminemment politique.

III) Brunel Sylvie, Famines et politique, 2002 : Une typologie des « famines modernes »

Cette typologie thématique est extraite de cet ouvrage. Les catégories ne sont pas nettement tranchées, les famines peuvent changer de nature au fur et à mesure de l’évolution du contexte (une famine niée peut devenir exposée). Pour mieux combattre les famines il ne suffit pas de les comprendre, il faut les hiérarchiser, les décortiquer afin de dresser des types de famines. C’est important pour mieux planifier l’aide.

Trois types sont retenus : famines niées, famines exposées, famines créées.

Trois critères sont retenus : accès à l’aide alimentaire, instabilité politique, surmortalité.

A) Les famines niées

Les famines niées sont symptomatiques de certaines pratiques étatiques actuelles. Nier l’existence de famines permet d’empêcher que se mobilise l’aide.

Elles visent à la soumission , la reddition ou la suppression d’un peuple. Elles sont devenues des famines niées pour pouvoir persister en dépit des moyens d’information, de sanction et d’assistance internationales.

Il va de soi que ces famines niées se produisent dans des régimes totalitaires et dictatoriaux.

On peut s’appuyer ici sur un fait relativement peu connu. On parle souvent du génocide des Tutsis par les Hutus qui s’est déroulé en 1994 au Rwanda. Les films sont nombreux sur ce sujet. Mais on parle moins de la suite des événements qui s’apparente d’ailleurs également à un génocide. Au Kivu, en 1996, les forces de Laurent-Désiré Kabila, lancées à la conquête du Zaïre, nient qu’une famine est en train de décimer les populations hutues en fuite danss la forêt après l’offensive de l’armée rwandaise soutenue par l’Ouganda. Considérés comme responsables du génocide, ces Hutus doivent mourir. Kabila interdit l’accès aux ONG. Des milliers de Hutus meurent de famine alors que certains d’entre eux n’étaient que des civils pas forcément impliqués dans le génocide des Tutsis. (Je vous encourage à lire l’article d’août-sept. 2000 de la revue Esprit de Rony Brauman, Stephen Smith et Claudine Vidal – « Politique de terreur et privilège d’impunité au Rwanda » qui fait état de 50 000 à 200 000 morts de soif et de faim à la frontière du Zaïre).

Si les famines peuvent être niées dans un but politique elles peuvent également être exposées dans un objectif inverse : recevoir de l’aide.

B) Les famines exposées

Les famines exposées ont pour origine des difficultés pré-existantes (économiques, naturelles). Les autorités montent en épingle ces difficultés de manière à servir d’appât pour une assistance internationale (la famine devient un piège à aide). Ce qui les démarque des famines classiques, c’est que ce ne sont pas des populations « ennemies » qui sont visées mais les propres peuples des mouvements politiques mis en cause. Les populations affamées sont prises en otage dans un triple but :

  • asseoir une légitimité politique interne par le contrôle de l’accès à l’alimentation
  • obtenir une légitimité politique externe en captant l’aide, la visibilité et la reconnaissance internationale.
  • Permettre la reconversion du mouvement de guerre (généralement des rebelles qui ont pris le pouvoir) en parti politique grâce à la clientèle acquise par les distributions de nourriture.

Ces nouvelles famines exploitent trois caractéristiques induites par les conséquences de la mondialisation :

  • la rapidité de la circulation de l’information (à l’inverse évidemment des famines niées)
  • les poids des Organisation Paysannes (« effet compassion »)
  • l’humanitarisation croissante de l’aide publique (conséquence de la fin de la guerre froide)

Quatre pays illustrent parfaitement le principe de la famine « exposée » :

- L’Irak où le maintien de l’embargo et le contrôle des distributions de nourriture assoient le pouvoir de S. Hussein. Ce n’est plus le cas depuis l’intervention américaine.

- La Corée du Nord où sévit depuis 1995 une famine virtuelle (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas réelle) utilisée pour pratiquer une véritable « diplomatie d’extorsion ».

- Les gouvernements éthiopiens depuis la famine de 1973 : les dispositifs de lutte contre les pénuries alimentaires ne sont actionnées que sélectivement au profit des peuples proches du régime.

- Le Soudan pendant la guerre civile depuis 1983. On a par exemple vu une manipulation du gouvernement de Khartoum pour recevoir une aide internationale.

C) Les famines créées

Les famines créées sont du même type que la précédente sauf qu’elles sont qualifiées de « créées » car rien n’aurait dû faire basculer un peuple dans la famine si sa privation de nourriture n’avait été méthodiquement orchestrée dans un but de propagande.

Les famines « crées » désigne finalement la mise en scène de famines créées de toute pièce pour pouvoir être ensuite « exposées » à la compassion internationale. Sylvie Brunel parle de nourriture comme d’une « arme de guerre ».

Exemple : Liberia (1990-1996), Sierra Leone (depuis 1996), Sud-Soudan (1983-2003) : dans ces pays, rien ne prédispose les populations à connaître la faim (abondance des précipitations, faibles densités de pop, terres riches et fertiles…).

Au Liberia, depuis 15 ans, des populations entières ont été victimes de la faim. Nulle fatalité à ce sort tragique : à chaque fois, les combattants avaient supprimé toute source de nourriture, l’emportant pour leur propre usage. Les bourreaux des civils avaient convoqué les médias et les ONG. Cependant, ils ont ensuite organisé le pillage de l’aide internationale (des sacs d’aide alimentaire maculés de sang se retrouvaient sur les marchés de Freetown encore en 1997).

Image 3 "Les Famines"

CONCLUSION

Ainsi les mécanismes de la famine sont complexes, multiples et touchent directement à la politique. C’est un sujet très sensible qui amène à une confrontation des différents facteurs. La plupart des pays touchés par la famine sont ou ont été peu de temps auparavant en guerre. Le lien entre famine et régime non démocratique est donc à faire car :

1) La priorité des États touchés par la famine n’est généralement pas la politique agricole.

2) L’accès à la nourriture sert à assoir son pouvoir.

Cependant ce n’est pas toujours la teneur du régime qui doit être mise en cause : la famine du Bangladesh pendant les années 1970 nous rappelant que les facteurs naturels et de densité de population ne sont pas à écarter. En effet ce sont des facteurs aggravants voire déclencheurs de famine.

L’aide humanitaire est actuellement confrontée à la prédominance de l’État sur certains territoires. Le droit d’ingérence qui autorise, avec l’aval de l’ONU, un état tiers ou des ONG à intervenir dans les affaires d’un État ne s’applique que lors des crises graves. Or, nous l’avons vu, certaines famines sont niées par les pouvoirs en place. La déréglementation des marchés céréaliers et les apports de nourriture dans ce « Tiers-Monde » comme l’appellerait encore Alfred Sauvy, provoquent une dépendance alimentaire qui ne résout pas le principal problème : le manque de cohérence dans l’aménagement et la planification des exploitations et de leurs structures encadrantes.

On peut donc se poser la question suivante :

Régler les famines dans le monde passe-t-il par l’établissement d’une justice alimentaire de nature supranationale ? Régler les famines dans le monde passe-t-il par la mise en place de systèmes de punitions économiques envers les pays ne respectant pas les droits de l’homme ? Comment condamner et punir un régime sans que sa population en ressente les conséquences ?

Réalisé par Thibault Renard.

 

BIBLIOGRAPHIE


Ouvrages sur la famine :

- Brunel Sylvie, Famines et politique, Presses de sciences po., 2002

- Amartya Sen, Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation, 1982

Ouvrages sur l’Afrique :

- Brunel Sylvie, l’Afrique, éditions Bréal, 2004

- Dumont René, Pour l’Afrique j’accuse, éditions Plon, collection Terre Humaine, 1993

- Smith Stephen, Atlas de l’Afrique, un continent jeune, révolté, marginalisé, éditions Autrement, 2005

Étude de cas :

- Rony Brauman, Stephen Smith et Claudine Vidal, « Politique de terreur et privilège d’impunité au Rwanda », revue Esprit, article d’août-sept. 2000.

Ouvrages complémentaires :

- Renard Jean, Les Mutations des Campagnes : Paysages et structures agraires dans le monde, éditions Armand Colin, colelction U, 2005

- Demangeot Jean, Les Milieux « naturels » du Globe, éditions Armand Colin, Collection U, 10e édition, 2000

- Périgord M., Arlaud S., Dynamiques des Agricultures et des Campagnes dans le Monde, éditions Géophrys, 1997

Ouvrage de méthodologie :

- Cheize Robert, Chédemail Sylvie, La Dissertation en Géographie aux Concours, Armand Colin, collection Prépas Géo., 1999

 

Publié dans : REFLEXIONS PERSONNELLES |le 16 juin, 2012 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 29 juin 2012 à 21 h 02 min guys blog écrit:

    It’s a good post.

    Répondre

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